Risky Love - Chapitre 9

Poppy


Alors que l’un des serveurs dépose devant moi une assiette composée d’un très appétissant tartare de thon rouge à la mangue, Jack, assis en bout de table, termine de nous narrer avec emphase une anecdote hilarante sur l’un de ses collaborateurs. Anecdote qui fait éclater de rire toute la tablée, moi y compris.


Installée entre Lauren et mon père, j’attrape mon verre d’eau gazeuse citronnée pour en boire une longue gorgée, le dos bien calé contre le dossier de ma chaise en bois sculptée avant de lever la tête pour admirer un instant le ciel au-dessus de moi. Dénuée de tout nuage, la voûte céleste, égale à une canopée de velours bleu, brille de mille feux. Je n’ai jamais vu de ciel si clair et étoilé que sur cette île, c’est incroyable.

D’une oreille distraire, je fais mine d’écouter l’échange qu’entretient Lauren avec ma mère à propos de Caitlin mais au fond, mon esprit est trop préoccupé pour suivre quoi que ce soit. En ce début de soirée, l’air est encore très doux et malgré le brouhaha ambiant de nos conversations, le chant des vagues sous nos pieds domine les sons environnants. Dressée le long du dock, la table croule sous les fleurs exotiques et les bougies tandis qu’un peu partout autour de nous, ont été installés multiples branches de palmier, torches et photophores. L’ambiance est chaleureuse, traditionnelle et comme d’habitude, les mets servis sont absolument exquis.


Quant à la star de la soirée, elle est complètement surexcitée, au grand dam de ses parents qui, les pauvres, ont du mal à la maintenir tranquille. Cela fait déjà une demi-heure qu’elle ne réclame qu’une seule chose : ses cadeaux ! Même l’assiette de frites commandée par Lauren n’a pas réussi à la distraire bien longtemps et pourtant, on sait tous qu’elle adore ça ! Elle trépigne d’impatience. Vêtue d’un adorable petit tutu rose et d’un diadème en plastique, elle est trop craquante, une vraie petite ballerine.


En effet, depuis que son père l’a emmenée voir une représentation pour enfants du Lac des Cygnes au MET (14) il y a plusieurs mois, c’est sa nouvelle lubie  : devenir danseuse étoile. J’ai donc décidé de lui offrir un nouveau tutu blanc pour enfant, acheté dans la boutique Repetto de la rue de la Paix. Je lui ai également pris un justaucorps, des petits chaussons de danse assortis et ai fait faire chez Clotilde Toussaint, un petit serre-tête en plumes blanches pour parfaire son déguisement de petit cygne. Elle va être à croquer, j’ai vraiment hâte de la voir dedans  !

 

Perdue dans mes réflexions, je ne sens pas tout de suite la main de mon père se poser sur la mienne. Ce n’est que lorsqu’il me la presse doucement que je lève les yeux vers lui.

 

—  A penny for your thougths. (15)


Je lui adresse un petit sourire en entendant ces mots qu’il a pris l’habitude de prononcer à chaque fois que je m’égare dans les méandres de mon esprit alambiqué avant de retourner ma main pour mêler mes doigts aux siens.


—  Qu’est-ce qu’il y a, ma chérie  ? Tu as l’air bien songeur, ce soir, me demande-t-il avec sa douceur coutumière qui me réchauffe le cœur.

 

Je hausse les épaules, peu étonnée par sa perspicacité. Il me connaît si bien, c’est… chiant. Impossible de ruminer peinard dans cette famille ! Je me force alors à le tranquilliser d’un regard chaleureux qui se veut rassurant.

 

—  Tout va bien, Papa. Je suis juste un peu crevée, c’est tout.

Il se décale alors sur son siège pour me faire face et, l’avant-bras posé sur l’accoudoir, il me toise avec scepticisme.

Après cinq jours de vacances à buller au bord de la piscine  ? Pas à moi, ma fille  ! Je te connais comme si je t’avais faite.

 

L’usage de l’expression me fait glousser.

— Euh… tu m’as littéralement faite, Papa, affirmé-je, et je préférerais qu’on évite le sujet de ma conception ce soir, s’il te plaît.


Mon sarcasme lui soutire un agréable petit rire et très vite, je l’accompagne, toujours aussi ravie appartenir au club de ces rares personnes qui réussissent à l’amuser avec autant de facilité.

  

— Un point pour toi, m’accorde-t-il en passant sa main sur sa barbe poivre et sel. Non, plus sérieusement, qu’est-ce qu’il y a, mon ange ? Raconte à ton vieux père ce qui te tracasse. C’est le boulot  ?

Ce qui me tracasse  ? Oh, c’est très simple, Papa, tu vas voir, c’est une histoire tordante (merci de saisir l’ironie  !). Pour résumer, depuis l’âge de vingt ans, je suis folle amoureuse de William. Tu sais, le somptueux spécimen en costume de lin bleu marine, assis à l’autre bout de la table et avec qui tu viens d’échanger dix minutes sur la filmographie de Tarantino. Voilà, ce sublime connard, là. Tu ne le savais peut-être pas, mais, en plus d’être une bombe atomique, Will est surtout très con. Con comme un balai qui n’est pas foutu de voir que la petite sœur de son meilleur ami est raide dingue de lui depuis des années. Enfin, il «  n’était  » pas foutu de le voir, jusqu’à ce que je me baigne à poil devant lui… enfin, ça, c’est une autre histoire. Je disais donc que, consciente de la non-réciprocité de mes sentiments, j’ai longtemps tout refoulé : mon béguin, mes délires d’adolescente débile et, pour être honnête, je m’en sortais plutôt bien jusqu’à maintenant. Mais ça, c’était sans compter sur ton idiot de fils  ! En effet, si Jack n’avait pas décidé d’organiser ce voyage pour l’anniversaire de Caitlin, on n’en serait pas là ! Pire : s’il ne s’était pas lié d’amitié avec Will au départ, on n’en serait encore moins-là. Bref. Du coup, à partir de cette fameuse baignade, Will a commencé à me voir différemment, parce que disons-le franchement, Maman et toi ne m’avez pas trop mal réussie. Ensuite, Dieu seul sait pour quoi, cet imbécile n’a pas pu s’empêcher de m’allumer sur ce maudit bateau de plongée, ravivant ainsi tous mes sentiments pour lui. Et tout ça pour quoi ? Pour m’ignorer ensuite pendant deux jours avant de m’avouer qu’il avait très envie de moi. Seulement, tu vois, Monseigneur ne peut pas se le permettre par respect pour – non, mais laisse-moi rire  ! – je te le donne en mille : JACK  ! Tu as saisi l’ironie de l’histoire ou pas  ? Parce que moi, je peux te dire que je l’ai saisie avec mes deux mains et que je l’ai même étranglée, cette salope  ! Par conséquent, tout est de la faute de ton fils. Non, mieux : tout est de ta faute à toi, parce sans toi, il n’existerait même pas ! Morale de l’histoire  : vous méritez tous les deux de brûler dans les flammes de l’enfer.

 

Évidemment, je ne peux décemment pas lui balancer ça en pleine face, même si ce n’est pas l’envie qui manque. Je ravale donc ma tirade imaginaire tout en mordillant ma lèvre pour tenter de masquer mon léger rictus sardonique.

 

Oui, voilà, c’est ça, éludé-je en le gratifiant d’un sourire adorable qui, je le sais, va l’attendrir un max. Je suis un peu triste à l’idée de rentrer à Paris, vous allez tous me manquer.

 

Et hop  ! Une petite flatterie bien placée pour l’endormir gentiment. J’ai beau aimer mon père de tout mon cœur, il n’est définitivement pas prêt pour ce genre de conversation… si tant est qu’il le soit un jour  ! À l’instar de Jack, il m’idéalise beaucoup trop. S’il savait…

 

D’un geste tendre, il porte ma main à ses lèvres pour déposer un léger baiser sur mes phalanges.

 

— Ma reine, tu sais que tu es toujours la bienvenue à la maison, n’est-ce pas ? Ton ancienne chambre t’attend ainsi que Monsieur Pas Beau.

J’éclate de rire en l’entendant évoquer mon vieux doudou tout rapiécé qu’il a toujours détesté si bien qu’il a fini par le surnommer «  Monsieur Pas Beau  ». J’adorais ce vieux machin qui sentait la lessive, le parfum de maman et une odeur indéfinissable que je préfère ne jamais identifier.

 

— Pauvre Monsieur Pas Beau, il ne mérite pas ton mépris.

Nous rions en chœur et lorsque je redresse la tête, je surprends le regard de Will sur nous avant qu’il ne détourne furtivement les yeux pour reprendre sa conversation avec Jack. Cela fait trois fois que je le vois me mater discrètement (enfin, pas tant que ça, visiblement…) depuis le début du repas. Il faut dire que je me suis lâchée niveau look. Sans vouloir me vanter, j’ai mis le paquet juste pour lui faire les pieds (et un peu pour moi aussi, je l’admets).

 

Et vous savez quoi ? Ça fonctionne à merveille  !

Sanglée dans une petite robe nuisette en soie champagne au décolleté bénitier, je suis un outrage à la pudeur à moi toute seule. Je ne porte ni soutien-gorge ni culotte et mes jambes hâlées sont mises en valeur grâce à des sandales à très hauts talons Sergio Rossi. Mes cheveux lâchés et légèrement wavy tombent sur mes épaules nues alors que mon maquillage, très élaboré, souligne le bleu de mes yeux par un smoky-eyes subtil et glamour. Autant vous dire que je compte mettre le feu à Miami (prononcé Maïamaï, c’est important de le préciser)  ! 

Si, après notre conversation sous le porche, je suis retournée dans mon bungalow complètement abattue, il a suffi de quelques messages WhatsApp échangés avec Olympe, une collègue et désormais amie parisienne, pour me remettre du baume au cœur et me remonter le moral. Curieusement, je n’ai pas pu me résoudre à en parler à Lauren. Ma plus vieille amie est trop proche de Jack et je sais, depuis le temps, qu’ils n’ont aucun secret l’un pour l’autre. Je ne veux donc, en aucun cas, la mettre dans une situation délicate vis-à-vis de lui car je sais que, pour moi, elle tiendrait sa langue.

 

L’expérience m’a souvent appris qu’il est parfois plus facile d’évoquer certains sujets avec des personnes totalement extérieures à la situation dans laquelle vous êtes empêtré. Question d’impartialité et d’objectivité, je suppose. Oly, comme je la surnomme, est une vraie perle. Rencontrée lors de ma première journée chez Organza, nous avons tout de suite accroché. Sa fraîcheur et sa spontanéité ont très rapidement fait écho à la mienne. Issue d’une vieille famille aristocratique française, qui, en réalité, est apparentée à celle d’Alexandre, elle se targue, sans honte, d’avoir décroché son job, non à la sueur de son front, mais grâce aux relations de son cher papa, cousin issu-germain de celui de Prémonville. Son impudence me fait beaucoup rire. Elle n’a pas honte de ses origines et en joue énormément. Pour elle, c’est exactement à ça que cela sert d’avoir «  un nom à tiroirs  », comme elle me le dit souvent. Il faut dire que le sien est impressionnant  : Olympe de Passemar de Saint André d’Alban. Autrement dit, tout bonnement imprononçable pour l’anglo-saxonne que je suis, même si je ne me débrouille pas si mal que ça en français. Tout cela pour dire que je l’apprécie très sincèrement et surtout, au contraire de tous, elle est au courant pour Will. En effet, un soir, après le boulot, légèrement ivre et lasse des excentricités d’Alexandre, je lui ai tout déballé autour d’un verre. Elle a été adorable, drôle et très ouverte d’esprit, un véritable amour. C’est donc tout naturellement vers elle que je me suis tournée lorsque je suis sortie déprimée de mon entrevue avec lui.

  

Quel blaireau quand j’y pense, même pas foutu de me reluquer avec subtilité  ! Alors que moi, en revanche… je suis devenue une pro en la matière. J’ai eu beau me l’interdire une bonne partie de la soirée, je n’ai pas pu résister de l’épier à diverses reprises. Vêtu d’un costume décontracté, sans cravate et d’une paire de mocassins à glands en daim sans chaussettes, il est absolument divin dans le genre businessman en vacances, la peau dorée par le soleil contrastant avec le blanc éclatant de sa chemise ouverte sur la base de sa gorge. Si divin que cela me déchire presque le bide de le regarder. À le voir comme ça, souriant, charmeur, à l’aise, entouré de MA famille, je constate qu’il n’a absolument pas l’air de souffrir de sa décision. Il a même l’air de s’en foutre royalement.

Putain… c’est dur.

Sans toucher à mon plat, je porte distraitement une boulette de mie de pain à ma bouche tout en continuant de l’observer du coin de l’œil. Concentré sur ce que Jack lui dit, il ne remarque pas tout de suite la présence de la serveuse dans son dos qui, une assiette dans les mains, s’apprête à la déposer devant lui. Subtilement, cette dernière se penche en avant, pose, d’une façon absolument pas professionnelle, sa main libre sur son épaule avant de lui présenter son plat.

Sciée par le culot de la fille, j’écarquille les yeux.

 

Non mais monte-lui dessus aussi pendant que t’y es  !


Sous mon regard effaré, l’allumeuse frotte adroitement sa poitrine contre son omoplate avant de lui susurrer quelque chose à l’oreille. De loin, j’arrive à capter les nuances outrancières de son regard sur lui. Elle le dévisage comme s’il elle ne désirait qu’une seule et unique chose  : le ramener dans son lit et ne plus jamais le lâcher.

 

Alors là, tu rêves, pétasse  !

Une jalousie naïve et suffocante engourdit ma raison en la voyant se permettre de le toucher comme s’il lui appartenait. Spontanément, j’attrape ma fourchette et la serre entre mes doigts pour faire passer ma colère. Seulement, alors que mon frère cesse de lui parler pour attraper son verre de scotch et en avaler une longue gorgée, Will se tourne enfin vers elle. Sans que personne ne le remarque, à part moi, il l’attire à lui en agrippant sa main sur son épaule et avant que je ne puisse comprendre ce qu’il se passe, la serveuse hoche la tête, le visage blême, puis déguerpit. N’ayant également rien loupé de la scène, Jack lui glisse deux mots en riant alors que son ami baragouine quelque chose tout en se réinstallant correctement sur son siège avant de lisser le devant de sa chemise. Les yeux fixés sur eux, je tressaille lorsqu’il finit par lever les siens sur moi pour les plonger dans les miens. Ses yeux noirs brillent comme deux cristaux de quartz, et pendant un quart de seconde, je crois y lire un semblant de culpabilité.

 

Je respire lentement, profondément pour réussir à calmer le tumulte que cela provoque en moi. Les choses seraient tellement plus simples s’il n’était pas l’incarnation parfaite de tous mes fantasmes, ce mâle absolu, intrinsèquement sexuel, qui me rend chèvre depuis des années...

Toujours est-il que c’est la première fois que nous échangeons un vrai regard depuis notre conversation. Alors que mes pensées sont enfouies sous une œillade hostile, lui, me fixe avec intensité et franchise. Tout dans ses beaux yeux me hurle  : «  Tu vois, j’ai repoussé cette fille. Pour toi, parce que je te respecte.  » et tout ce que j’ai envie de lui répondre, c’est  : « Ouais, c’est ça, va te faire foutre  ! Tu m’as repoussée, tu vas le regretter !  ».

 

C’est puéril, je le sais. Et s’il n’en a probablement rien à faire, je ne peux me résigner à courber l’échine sans lui rendre la monnaie de sa pièce, rien qu’un peu. Je sais, pourtant, qu’une fois rentré à New York, il s’en donnera à cœur joie avec la première venue alors que moi, j’y penserai sûrement encore dans un demi-million d’années. Alors, à quoi bon  ? À quoi bon jouer à ce petit jeu de vengeances immatures qui ne mèneront à rien sinon à me ridiculiser  ? Parce que je suis trop fière, voilà pourquoi, et s’il existe une petite chance, rien qu’une seule, de le torturer un peu avant, je ne vois pas pourquoi je me priverais.

 

Sur ma droite, Lauren me demande si je compte entamer un jour mon tartare et j’en profite pour reporter mon attention sur elle afin d’échapper à l’examen trop troublant de mon voisin d’en face.

 

Non, vas-y, sers-toi, je n’ai pas très faim.

 

— Mais je ne peux pas en manger, banane, me tance-t-elle, c’est du poisson cru ! Je disais surtout ça pour toi, tu n’as rien avalé depuis le déjeuner.

Je remarque effectivement la salade végétarienne déjà bien entamée dans son assiette avant de répartir en levant mon verre de vin blanc  :

 

— Je préfère boire  !

Je la vois lever les yeux au ciel en riant.

 

Chanceuuuse  ! Qu’est-ce que je ne donnerais pas pour me soûler à la téquila et fumer une bonne clope, là  !


— Une clope  ? Mais depuis quand tu fumes, toi  ?

 

— Aucune idée  ! Mais cela fait des jours que j’en meurs d’envie. Sérieusement, j’ai eu mon lot d’envies bizarres avec Caitlin, mais là, je bats tous les records  !

  

Maman  ? nous interrompt la petite voix de cette dernière entre nos deux fauteuils.

 

— Oui, mon amour  ? 


C’est maintenant les cadeaux  ?


Pas encore, ma chérie, bientôt.

 

— Mais tu dis toujours çaaaa  ! chouine mon adorable filleule en tapant du pied.

 

Je tends la main pour regarder l’heure sur mon téléphone. Déjà vingt-et-une heure trente.

 

— La pauvre, tu ne crois pas qu’elle a déjà suffisamment attendu  ?


Lauren nous regarde tour à tour, puis finit par céder en soupirant, épuisée de se battre depuis le début du repas. 


— Bon, très bien... excusez-moi  ! hèle-t-elle un serveur qui rapplique aussitôt. Pourriez-vous apporter le gâteau d’anniversaire de ma fille afin qu’elle souffle ses bougies  ? Vous le rapporterez ensuite en cuisine le temps que l’on finisse nos plats. 

Bien sûr, Madame.