Risky Love - Chapitre 9

Poppy


Alors que l’un des serveurs dépose devant moi une assiette composée d’un très appétissant tartare de thon rouge à la mangue, Jack, assis en bout de table, termine de nous narrer avec emphase une anecdote hilarante sur l’un de ses collaborateurs. Anecdote qui fait éclater de rire toute la tablée, moi y compris.


Installée entre Lauren et mon père, j’attrape mon verre d’eau gazeuse citronnée pour en boire une longue gorgée, le dos bien calé contre le dossier de ma chaise en bois sculptée avant de lever la tête pour admirer un instant le ciel au-dessus de moi. Dénuée de tout nuage, la voûte céleste, égale à une canopée de velours bleu, brille de mille feux. Je n’ai jamais vu de ciel si clair et étoilé que sur cette île, c’est incroyable.

D’une oreille distraire, je fais mine d’écouter l’échange qu’entretient Lauren avec ma mère à propos de Caitlin mais au fond, mon esprit est trop préoccupé pour suivre quoi que ce soit. En ce début de soirée, l’air est encore très doux et malgré le brouhaha ambiant de nos conversations, le chant des vagues sous nos pieds domine les sons environnants. Dressée le long du dock, la table croule sous les fleurs exotiques et les bougies tandis qu’un peu partout autour de nous, ont été installés multiples branches de palmier, torches et photophores. L’ambiance est chaleureuse, traditionnelle et comme d’habitude, les mets servis sont absolument exquis.


Quant à la star de la soirée, elle est complètement surexcitée, au grand dam de ses parents qui, les pauvres, ont du mal à la maintenir tranquille. Cela fait déjà une demi-heure qu’elle ne réclame qu’une seule chose : ses cadeaux ! Même l’assiette de frites commandée par Lauren n’a pas réussi à la distraire bien longtemps et pourtant, on sait tous qu’elle adore ça ! Elle trépigne d’impatience. Vêtue d’un adorable petit tutu rose et d’un diadème en plastique, elle est trop craquante, une vraie petite ballerine.


En effet, depuis que son père l’a emmenée voir une représentation pour enfants du Lac des Cygnes au MET (14) il y a plusieurs mois, c’est sa nouvelle lubie  : devenir danseuse étoile. J’ai donc décidé de lui offrir un nouveau tutu blanc pour enfant, acheté dans la boutique Repetto de la rue de la Paix. Je lui ai également pris un justaucorps, des petits chaussons de danse assortis et ai fait faire chez Clotilde Toussaint, un petit serre-tête en plumes blanches pour parfaire son déguisement de petit cygne. Elle va être à croquer, j’ai vraiment hâte de la voir dedans  !

 

Perdue dans mes réflexions, je ne sens pas tout de suite la main de mon père se poser sur la mienne. Ce n’est que lorsqu’il me la presse doucement que je lève les yeux vers lui.

 

—  A penny for your thougths. (15)


Je lui adresse un petit sourire en entendant ces mots qu’il a pris l’habitude de prononcer à chaque fois que je m’égare dans les méandres de mon esprit alambiqué avant de retourner ma main pour mêler mes doigts aux siens.


—  Qu’est-ce qu’il y a, ma chérie  ? Tu as l’air bien songeur, ce soir, me demande-t-il avec sa douceur coutumière qui me réchauffe le cœur.

 

Je hausse les épaules, peu étonnée par sa perspicacité. Il me connaît si bien, c’est… chiant. Impossible de ruminer peinard dans cette famille ! Je me force alors à le tranquilliser d’un regard chaleureux qui se veut rassurant.

 

—  Tout va bien, Papa. Je suis juste un peu crevée, c’est tout.

Il se décale alors sur son siège pour me faire face et, l’avant-bras posé sur l’accoudoir, il me toise avec scepticisme.

Après cinq jours de vacances à buller au bord de la piscine  ? Pas à moi, ma fille  ! Je te connais comme si je t’avais faite.

 

L’usage de l’expression me fait glousser.

— Euh… tu m’as littéralement faite, Papa, affirmé-je, et je préférerais qu’on évite le sujet de ma conception ce soir, s’il te plaît.


Mon sarcasme lui soutire un agréable petit rire et très vite, je l’accompagne, toujours aussi ravie appartenir au club de ces rares personnes qui réussissent à l’amuser avec autant de facilité.

  

— Un point pour toi, m’accorde-t-il en passant sa main sur sa barbe poivre et sel. Non, plus sérieusement, qu’est-ce qu’il y a, mon ange ? Raconte à ton vieux père ce qui te tracasse. C’est le boulot  ?

Ce qui me tracasse  ? Oh, c’est très simple, Papa, tu vas voir, c’est une histoire tordante (merci de saisir l’ironie  !). Pour résumer, depuis l’âge de vingt ans, je suis folle amoureuse de William. Tu sais, le somptueux spécimen en costume de lin bleu marine, assis à l’autre bout de la table et avec qui tu viens d’échanger dix minutes sur la filmographie de Tarantino. Voilà, ce sublime connard, là. Tu ne le savais peut-être pas, mais, en plus d’être une bombe atomique, Will est surtout très con. Con comme un balai qui n’est pas foutu de voir que la petite sœur de son meilleur ami est raide dingue de lui depuis des années. Enfin, il «  n’était  » pas foutu de le voir, jusqu’à ce que je me baigne à poil devant lui… enfin, ça, c’est une autre histoire. Je disais donc que, consciente de la non-réciprocité de mes sentiments, j’ai longtemps tout refoulé : mon béguin, mes délires d’adolescente débile et, pour être honnête, je m’en sortais plutôt bien jusqu’à maintenant. Mais ça, c’était sans compter sur ton idiot de fils  ! En effet, si Jack n’avait pas décidé d’organiser ce voyage pour l’anniversaire de Caitlin, on n’en serait pas là ! Pire : s’il ne s’était pas lié d’amitié avec Will au départ, on n’en serait encore moins-là. Bref. Du coup, à partir de cette fameuse baignade, Will a commencé à me voir différemment, parce que disons-le franchement, Maman et toi ne m’avez pas trop mal réussie. Ensuite, Dieu seul sait pour quoi, cet imbécile n’a pas pu s’empêcher de m’allumer sur ce maudit bateau de plongée, ravivant ainsi tous mes sentiments pour lui. Et tout ça pour quoi ? Pour m’ignorer ensuite pendant deux jours avant de m’avouer qu’il avait très envie de moi. Seulement, tu vois, Monseigneur ne peut pas se le permettre par respect pour – non, mais laisse-moi rire  ! – je te le donne en mille : JACK  ! Tu as saisi l’ironie de l’histoire ou pas  ? Parce que moi, je peux te dire que je l’ai saisie avec mes deux mains et que je l’ai même étranglée, cette salope  ! Par conséquent, tout est de la faute de ton fils. Non, mieux : tout est de ta faute à toi, parce sans toi, il n’existerait même pas ! Morale de l’histoire  : vous méritez tous les deux de brûler dans les flammes de l’enfer.

 

Évidemment, je ne peux décemment pas lui balancer ça en pleine face, même si ce n’est pas l’envie qui manque. Je ravale donc ma tirade imaginaire tout en mordillant ma lèvre pour tenter de masquer mon léger rictus sardonique.

 

Oui, voilà, c’est ça, éludé-je en le gratifiant d’un sourire adorable qui, je le sais, va l’attendrir un max. Je suis un peu triste à l’idée de rentrer à Paris, vous allez tous me manquer.

 

Et hop  ! Une petite flatterie bien placée pour l’endormir gentiment. J’ai beau aimer mon père de tout mon cœur, il n’est définitivement pas prêt pour ce genre de conversation… si tant est qu’il le soit un jour  ! À l’instar de Jack, il m’idéalise beaucoup trop. S’il savait…

 

D’un geste tendre, il porte ma main à ses lèvres pour déposer un léger baiser sur mes phalanges.

 

— Ma reine, tu sais que tu es toujours la bienvenue à la maison, n’est-ce pas ? Ton ancienne chambre t’attend ainsi que Monsieur Pas Beau.

J’éclate de rire en l’entendant évoquer mon vieux doudou tout rapiécé qu’il a toujours détesté si bien qu’il a fini par le surnommer «  Monsieur Pas Beau  ». J’adorais ce vieux machin qui sentait la lessive, le parfum de maman et une odeur indéfinissable que je préfère ne jamais identifier.

 

— Pauvre Monsieur Pas Beau, il ne mérite pas ton mépris.

Nous rions en chœur et lorsque je redresse la tête, je surprends le regard de Will sur nous avant qu’il ne détourne furtivement les yeux pour reprendre sa conversation avec Jack. Cela fait trois fois que je le vois me mater discrètement (enfin, pas tant que ça, visiblement…) depuis le début du repas. Il faut dire que je me suis lâchée niveau look. Sans vouloir me vanter, j’ai mis le paquet juste pour lui faire les pieds (et un peu pour moi aussi, je l’admets).

 

Et vous savez quoi ? Ça fonctionne à merveille  !

Sanglée dans une petite robe nuisette en soie champagne au décolleté bénitier, je suis un outrage à la pudeur à moi toute seule. Je ne porte ni soutien-gorge ni culotte et mes jambes hâlées sont mises en valeur grâce à des sandales à très hauts talons Sergio Rossi. Mes cheveux lâchés et légèrement wavy tombent sur mes épaules nues alors que mon maquillage, très élaboré, souligne le bleu de mes yeux par un smoky-eyes subtil et glamour. Autant vous dire que je compte mettre le feu à Miami (prononcé Maïamaï, c’est important de le préciser)  ! 

Si, après notre conversation sous le porche, je suis retournée dans mon bungalow complètement abattue, il a suffi de quelques messages WhatsApp échangés avec Olympe, une collègue et désormais amie parisienne, pour me remettre du baume au cœur et me remonter le moral. Curieusement, je n’ai pas pu me résoudre à en parler à Lauren. Ma plus vieille amie est trop proche de Jack et je sais, depuis le temps, qu’ils n’ont aucun secret l’un pour l’autre. Je ne veux donc, en aucun cas, la mettre dans une situation délicate vis-à-vis de lui car je sais que, pour moi, elle tiendrait sa langue.

 

L’expérience m’a souvent appris qu’il est parfois plus facile d’évoquer certains sujets avec des personnes totalement extérieures à la situation dans laquelle vous êtes empêtré. Question d’impartialité et d’objectivité, je suppose. Oly, comme je la surnomme, est une vraie perle. Rencontrée lors de ma première journée chez Organza, nous avons tout de suite accroché. Sa fraîcheur et sa spontanéité ont très rapidement fait écho à la mienne. Issue d’une vieille famille aristocratique française, qui, en réalité, est apparentée à celle d’Alexandre, elle se targue, sans honte, d’avoir décroché son job, non à la sueur de son front, mais grâce aux relations de son cher papa, cousin issu-germain de celui de Prémonville. Son impudence me fait beaucoup rire. Elle n’a pas honte de ses origines et en joue énormément. Pour elle, c’est exactement à ça que cela sert d’avoir «  un nom à tiroirs  », comme elle me le dit souvent. Il faut dire que le sien est impressionnant  : Olympe de Passemar de Saint André d’Alban. Autrement dit, tout bonnement imprononçable pour l’anglo-saxonne que je suis, même si je ne me débrouille pas si mal que ça en français. Tout cela pour dire que je l’apprécie très sincèrement et surtout, au contraire de tous, elle est au courant pour Will. En effet, un soir, après le boulot, légèrement ivre et lasse des excentricités d’Alexandre, je lui ai tout déballé autour d’un verre. Elle a été adorable, drôle et très ouverte d’esprit, un véritable amour. C’est donc tout naturellement vers elle que je me suis tournée lorsque je suis sortie déprimée de mon entrevue avec lui.

  

Quel blaireau quand j’y pense, même pas foutu de me reluquer avec subtilité  ! Alors que moi, en revanche… je suis devenue une pro en la matière. J’ai eu beau me l’interdire une bonne partie de la soirée, je n’ai pas pu résister de l’épier à diverses reprises. Vêtu d’un costume décontracté, sans cravate et d’une paire de mocassins à glands en daim sans chaussettes, il est absolument divin dans le genre businessman en vacances, la peau dorée par le soleil contrastant avec le blanc éclatant de sa chemise ouverte sur la base de sa gorge. Si divin que cela me déchire presque le bide de le regarder. À le voir comme ça, souriant, charmeur, à l’aise, entouré de MA famille, je constate qu’il n’a absolument pas l’air de souffrir de sa décision. Il a même l’air de s’en foutre royalement.

Putain… c’est dur.

Sans toucher à mon plat, je porte distraitement une boulette de mie de pain à ma bouche tout en continuant de l’observer du coin de l’œil. Concentré sur ce que Jack lui dit, il ne remarque pas tout de suite la présence de la serveuse dans son dos qui, une assiette dans les mains, s’apprête à la déposer devant lui. Subtilement, cette dernière se penche en avant, pose, d’une façon absolument pas professionnelle, sa main libre sur son épaule avant de lui présenter son plat.

Sciée par le culot de la fille, j’écarquille les yeux.

 

Non mais monte-lui dessus aussi pendant que t’y es  !


Sous mon regard effaré, l’allumeuse frotte adroitement sa poitrine contre son omoplate avant de lui susurrer quelque chose à l’oreille. De loin, j’arrive à capter les nuances outrancières de son regard sur lui. Elle le dévisage comme s’il elle ne désirait qu’une seule et unique chose  : le ramener dans son lit et ne plus jamais le lâcher.

 

Alors là, tu rêves, pétasse  !

Une jalousie naïve et suffocante engourdit ma raison en la voyant se permettre de le toucher comme s’il lui appartenait. Spontanément, j’attrape ma fourchette et la serre entre mes doigts pour faire passer ma colère. Seulement, alors que mon frère cesse de lui parler pour attraper son verre de scotch et en avaler une longue gorgée, Will se tourne enfin vers elle. Sans que personne ne le remarque, à part moi, il l’attire à lui en agrippant sa main sur son épaule et avant que je ne puisse comprendre ce qu’il se passe, la serveuse hoche la tête, le visage blême, puis déguerpit. N’ayant également rien loupé de la scène, Jack lui glisse deux mots en riant alors que son ami baragouine quelque chose tout en se réinstallant correctement sur son siège avant de lisser le devant de sa chemise. Les yeux fixés sur eux, je tressaille lorsqu’il finit par lever les siens sur moi pour les plonger dans les miens. Ses yeux noirs brillent comme deux cristaux de quartz, et pendant un quart de seconde, je crois y lire un semblant de culpabilité.

 

Je respire lentement, profondément pour réussir à calmer le tumulte que cela provoque en moi. Les choses seraient tellement plus simples s’il n’était pas l’incarnation parfaite de tous mes fantasmes, ce mâle absolu, intrinsèquement sexuel, qui me rend chèvre depuis des années...

Toujours est-il que c’est la première fois que nous échangeons un vrai regard depuis notre conversation. Alors que mes pensées sont enfouies sous une œillade hostile, lui, me fixe avec intensité et franchise. Tout dans ses beaux yeux me hurle  : «  Tu vois, j’ai repoussé cette fille. Pour toi, parce que je te respecte.  » et tout ce que j’ai envie de lui répondre, c’est  : « Ouais, c’est ça, va te faire foutre  ! Tu m’as repoussée, tu vas le regretter !  ».

 

C’est puéril, je le sais. Et s’il n’en a probablement rien à faire, je ne peux me résigner à courber l’échine sans lui rendre la monnaie de sa pièce, rien qu’un peu. Je sais, pourtant, qu’une fois rentré à New York, il s’en donnera à cœur joie avec la première venue alors que moi, j’y penserai sûrement encore dans un demi-million d’années. Alors, à quoi bon  ? À quoi bon jouer à ce petit jeu de vengeances immatures qui ne mèneront à rien sinon à me ridiculiser  ? Parce que je suis trop fière, voilà pourquoi, et s’il existe une petite chance, rien qu’une seule, de le torturer un peu avant, je ne vois pas pourquoi je me priverais.

 

Sur ma droite, Lauren me demande si je compte entamer un jour mon tartare et j’en profite pour reporter mon attention sur elle afin d’échapper à l’examen trop troublant de mon voisin d’en face.

 

Non, vas-y, sers-toi, je n’ai pas très faim.

 

— Mais je ne peux pas en manger, banane, me tance-t-elle, c’est du poisson cru ! Je disais surtout ça pour toi, tu n’as rien avalé depuis le déjeuner.

Je remarque effectivement la salade végétarienne déjà bien entamée dans son assiette avant de répartir en levant mon verre de vin blanc  :

 

— Je préfère boire  !

Je la vois lever les yeux au ciel en riant.

 

Chanceuuuse  ! Qu’est-ce que je ne donnerais pas pour me soûler à la téquila et fumer une bonne clope, là  !


— Une clope  ? Mais depuis quand tu fumes, toi  ?

 

— Aucune idée  ! Mais cela fait des jours que j’en meurs d’envie. Sérieusement, j’ai eu mon lot d’envies bizarres avec Caitlin, mais là, je bats tous les records  !

  

Maman  ? nous interrompt la petite voix de cette dernière entre nos deux fauteuils.

 

— Oui, mon amour  ? 


C’est maintenant les cadeaux  ?


Pas encore, ma chérie, bientôt.

 

— Mais tu dis toujours çaaaa  ! chouine mon adorable filleule en tapant du pied.

 

Je tends la main pour regarder l’heure sur mon téléphone. Déjà vingt-et-une heure trente.

 

— La pauvre, tu ne crois pas qu’elle a déjà suffisamment attendu  ?


Lauren nous regarde tour à tour, puis finit par céder en soupirant, épuisée de se battre depuis le début du repas. 


— Bon, très bien... excusez-moi  ! hèle-t-elle un serveur qui rapplique aussitôt. Pourriez-vous apporter le gâteau d’anniversaire de ma fille afin qu’elle souffle ses bougies  ? Vous le rapporterez ensuite en cuisine le temps que l’on finisse nos plats. 

Bien sûr, Madame. 


C’est donc comme cela que nous nous retrouvons à chanter joyeux anniversaire en plein milieu de l’entrée devant une Caitlin extatique qui, une fois ses cinq bougies éteintes, se précipite sur ses présents. Comme prédit, mon costume de danseuse rencontre un franc succès, si bien que Lauren, dépassée par l’excitation de sa fille, doit appeler Jack à la rescousse pour la dissuader de se déshabiller devant tout le monde afin de l’essayer sur-le-champ. Vient ensuite le cadeau de mes parents : un joli petit locket en or dans lequel a été glissée une photo d’eux trois, prise à Noël l’année dernière. Puis Jack et Lauren lui offrent un magnifique panier de pique-nique en version dînette et enfin, c’est au tour de Will de lui tendre une enveloppe mystérieuse dans laquelle la petite finit par découvrir deux billets pour Disneyland.

  

Avez-vous déjà vu sur internet ces vidéos de parents annonçant à leurs enfants qu’ils iront bientôt dans le fameux parc d’attraction ? Vous voyez la réaction des morveux ? Rires, cris et pleurs hystériques ? Eh bien, c’est à peu près l’état de Caitlin à l’heure actuelle.

 

Heureusement, Will réussit – par je ne sais quel miracle – à la calmer et elle termine le repas dans ses bras, ce que – bien sûr – je ne peux m’empêcher de trouver absolument adorable. 


Une fois le plat et le dessert engloutis, la petite s’étant endormie contre Will, ce dernier propose de la porter jusque dans son lit. Mes parents ainsi que Lauren acceptent et s’éclipsent avec lui tandis que mon frère et moi restons assis autour de la table à papoter.


— Alors, quel est le programme ? lui demandé-je. 


Avachi sur son fauteuil, la cheville posée sur son genou opposé, il joue pensivement avec les glaçons de son verre avant de darder ses yeux gris sur moi. Vêtu d’un jeans noir et d’une chemise en coton bleu ciel, je dois avouer qu’il est très beau. Les vêtements décontractés lui vont bien mieux que ses éternels costars hors de prix. Cela le rend bien plus accessible.  

  

— Tu te souviens d’Alec  ?


J’esquisse une moue songeuse en me creusant la tête avant que cela ne fasse tilt dans mon esprit.


— Tu veux dire le cousin de Maman ? Le fils illégitime que son oncle Bobby a eu hyper tard avec cette superbe mannequin slovaque, là ? C’était quoi son nom déjà  ? 


— On s’en branle, Poppy, ce n’est pas ça qui est important. Ce qui l’est en revanche, c’est qu’après ses études, Alec a repris les rênes du label de son père et que, malgré son jeune âge, il a réussi, en quelques années à peine, à se faire un sacré nom dans l’industrie musicale. Il vit à Miami les trois quarts de l’année et il y est justement en ce moment.

 

— Mais attends, quel âge a-t-il

 

Ton âge, je dirais. 


— Oh, wow, impressionnant ! Et donc, c’est chez lui que l’on va, j’imagine  ? 


Jack acquiesce. 


— Il organise une pool party dans sa villa de Palm Beach, ça sera donc l’occasion pour Will et moi de parler business avec lui. 


Pourquoi  ? Tu as l’intention de te lancer dans la chanson ? le charrié-je, caustique, néanmoins tout à fait consciente du genre d’affaires qu’ils souhaitent entreprendre avec lui. 

— Ouais, et je voulais justement te demander de devenir ma choriste, seulement pour ça, il y a une condition. 


—  Laquelle ? 


—  Que tu deviennes un homme. 


Il m’assène un regard bien à lui et je lui fais un doigt d’honneur en riant tandis que Lauren et Will réapparaissent au bout du dock. Moulée dans une petite robe rouge à fines bretelles, mon amie est tout à fait spectaculaire. Une vraie sylphide. Grâce son corps mince et tonique (en dépit de ce qu’elle laisse entendre depuis la naissance de sa fille) son bump ne se voit pas encore à ce stade. Elle a la chance d’avoir encore une silhouette de jeune fille et si j’en juge le regard outrageusement lascif que mon frère pose sur elle, il est du même avis que moi. 

— On y va  ? demande-t-elle alors que mon frère se lève pour l’enlacer par la taille et l’embrasser à pleine bouche. 


Elle glousse avant de répondre à son baiser. 


— Oh  ! Et que me vaut ce plaisir ? 


— Parce que tu réussis toujours à me couper le souffle, même après cinq ans, murmure-t-il avec amour contre sa bouche.


Le regard de ma meilleure amie s’adoucit à l’extrême en entendant les mots de l’homme de sa vie. 


Je t’aime, susurre-t-elle, totalement énamourée avant de l’embrasser à son tour.

Bon sang, ils me tuent…


Moi aussi je veux être aimée  comme ça, expérimenter ce genre de relation passionnelle et absolue ! se cache mon foutu prince charmant ? J’en ai marre de poireauter en attendant qu’il se pointe. Si cela continue comme ça, je vais finir desséchée comme un vieux pruneau.


Will et moi échangeons un regard lourd de sous-entendus qui me met aussitôt de mauvaise humeur. Que ne comprend-il pas dans le fait de faire comme si je n’existais pas  ? Cela fait dix ans qu’il y arrive sans mal alors où est le problème ?

 

— Bon, on décolle  ? les coupé-je, irritée, tout en tentant d’ignorer l’ondée de frissons qui dégringole le long de mon échine. D’ailleurs, comment est-on censé y aller  ?

 

— En hors-bord jusqu’à Nassau puis en hélico jusqu’à Miami, me répond Jack au moment où le moteur d’un bateau se fait entendre au loin.


Très vite, la silhouette d’un sublime Riva apparaît à l’horizon. Une fois amarré au ponton, le pilote, vêtu d’un uniforme blanc, nous salue avant de nous inviter à bord. Une fois tous installés, nous filons vers le bateau où nous attend une bouteille de Dom Pérignon bien fraîche.

 

Le trajet jusqu’à Nassau ne dure qu’une petite demi-heure. C’est donc relativement rapidement que nous arrivons à l’Aéroport International Lynden Pindling pour monter à bord d’un Sikorsky S-76. D’après Jack, la propriété d’Alec dispose d’un héliport. À la bonne heure ! Je n’ai qu’une hâte : arriver et débarquer au plus vite de cet espace confiné dans lequel je suis – évidemment – assise à côté de Will. 

Hyper consciente de sa présence, je me force à être naturelle et décontractée, sans pour autant m’empêcher de serrer discrètement les jambes, pour calmer l’excitation lancinante qui germe entre mes cuisses. Je ne sais pas si c’est son savon, sa lessive ou son odeur naturelle, mais il sent incroyablement bon. N’ayant pas énormément de place, nos hanches et cuisses se frôlent… et c’est terriblement perturbant. Un supplice. Cette fois-ci, les mains nouées au niveau de son entrejambe, il m’ignore superbement comme je le lui ai expressément demandé de le faire et pourtant, je ne sens que lui. Nous pourrions être seuls dans ce maudit hélico que cela serait pareil. En face de nous, Jack et Lauren sont quasiment assis l’un sur l’autre tant ils ne peuvent cesser de se toucher. Transis, ils échangent des murmures et des baisers, si amoureux l’un de l’autre que, fort heureusement, ils en oublient le reste du monde.

 

Je suis obligée de contrôler ma respiration pour dissimuler mon excitation. Le désir que je ressens pour lui semble venir d’une autre dimension tant il est charnel, assassin, volatile comme un plomb qui menacerait de sauter sans prévenir.

 

Sous nos pieds, nous pouvons déjà apercevoir la côte et en quelques minutes à peine, nous survolons les opulentes demeures implantées le long de la plage pour se poser au cœur d’un immense jardin paysagé sur lequel s’élève une impressionnante villa contemporaine tout en verre, bois et béton. Il est presque vingt-trois heures et la soirée bat déjà son plein. 


Jack m’aide à descendre de l’hélico et tout de suite, nous sommes accueillis par un homme brun, plutôt beau gosse, à peine plus âgé que moi. Coiffé d’une casquette bleue et blanche de capitaine, il s’avance vers nous d’un pas assuré, un gros cigare cubain coincé entre ses lèvres souriantes. La vision de son corps musclé vêtu d’un simple slip de bain noir, d’un peignoir en soie Versace aux motifs baroques et d’une paire de mule Gucci en fourrure me fait hausser les sourcils.


C’est qui, ce Hugh Hefner (16) en carton ?

 

Autour de son cou pend une grosse gourmette en or au bout de laquelle se balance un énorme dollar en diamants. Il est absolument… ridicule. Avec la villa clinquante en arrière-plan, on se croirait presque de retour dans le Miami kitschouille des années 90. 

 

 — Jaaack  ! s’exclame-t-il avant de frapper son poing contre celui de mon frère. Bienvenue  ! Je suis content que tu sois venu  !


Oh, Seigneur, ne me dîtes pas que c’est...

— Alec, le salue mon frère en lui rendant son geste. Je te présente ma femme, Lauren, Will que tu as déjà eu au téléphone et tu te souviens de ma petite sœur, Poppy  ?

Ah bah si, c’est lui.

 

L’énergumène se tourne vers moi en retirant ses lunettes de soleil aussi m’as-tu-vu que le reste. Au centre d’un visage relativement charismatique brillent deux yeux mauves, tout à fait semblables à ceux de ma mère. La surprise me laisse alors coite. Si l’on fait abstraction de son look de gigolo, il ressemble comme deux gouttes d’eau à mon grand-père, Lavon. Même mâchoire carrée, même nez épais. Incroyable.

  

— Je ne crois pas que l’on se soit déjà rencontrés, en revanche, j’ai beaucoup entendu parler de toi. Comment vas-tu, Poppy  ?


— Super, merci  !


Il s’approche et m’octroie un hug comme aurait pu le faire un cousin avant que son regard familier ne me scanne avec bienveillance.

 

Waw, tu es le portrait craché de Savi, mais j’imagine qu’on te l’a déjà dit, n’est-ce pas ?

Son air spontanément séducteur m’arrache un petit gloussement que je tente aussitôt de ravaler. Impossible de le prendre au sérieux alors qu’il déambule ainsi dans son moule bite  !


— Il paraît, oui, dis-je avant de remarquer les sourires moqueurs des trois autres derrière lui.


Au moins, je ne suis pas la seule à le trouver ridicule...

 

 — Alors, bienvenue chez moi, amigos (17) ! s’exclame-t-il avec grandiloquence en levant les bras pour désigner l’ensemble de sa propriété. Le bar est par là-bas, mi casa es vuestra casa (18), faîtes comme chez vous !

D'un geste chaleureux, il nous invite à nous avancer vers les lieux de réception. D’ici nous pouvons déjà entendre la musique retentir depuis la maison. La centaine d’invités répartie entre la bâtisse, la piscine et la plage se trémousse au rythme de My Go Away Dream de Not the King. La plupart des femmes se dandinent au bord de la piscine en bikini tandis que les hommes discutent tout autour. Certains de ces messieurs sont également en maillot tandis que le reste des invités semble tout droit sorti d’une sélection de clips MTV. Entre les rappeurs, les divas, les chanteurs de country, les girl bands, les producteurs et les agents, il n’y pas de doute : nous sommes bien dans une soirée du showbiz.


Très vite, Alec s’éloigne pour saluer d’autres nouveaux venus, nous laissant à notre sort. Jack ne perd pas de temps pour repérer un gros bonnet et invite aussitôt Will à l’accompagner pour entamer la conversation. Je propose alors à Lauren d’aller nous chercher à boire et cette dernière accepte avec joie. Sur notre passage, je remarque, sans surprise, que de nombreuses têtes masculines se retournent pour nous reluquer. Nous sommes toutes les deux si différentes l’une de l’autre qu’aucune compétition ne peut être possible entre nous. Hormis nos tâches de rousseurs, rien ne nous rapproche. Elle aussi blonde que je suis brune, aussi mince et musclée que je suis gironde. Le jour et la nuit.

Une fois servies, nous déambulons parmi la foule en discutant sans avoir la moindre idée d’où se trouvent les autres. Nous profitons du fait de ne connaître personne pour observer allégrement les gens. Autour de nous, l’alcool aidant, les corps et les esprits commencent à s’échauffer et lorsque Promises de Calvin Harris et Sam Smith commence à vibrer à travers les enceintes de la sono, nous nous dirigeons spontanément vers la piste située dans l’immense salon. Au centre de cette dernière s’agglutine déjà nombre impressionnant de danseurs. Une fois dans la foule, nous commençons à nous déhancher en riant, collées l’une contre l’autre, tout en reprenant les paroles :  «  Magic is in the air, there ain’t no science here, so come get your everything (19 ) » avant de crier en chœur :  «  Tonight !  », en même temps que tous les autres. 

Les spots installés un peu partout éclairent par flashs intermittents les visages qui nous encerclent et alors que je jette un regard vers la piscine, mon cœur rate un battement et ma vision se brouille. Autour de moi, les gens continuent de s’amuser sans me remarquer et pourtant, la seule chose que je réussis à percevoir à travers mes yeux brûlants de colère, c’est Will. Will qui discute très intiment avec une femme que je ne connais pas.



14. The Metropolitain Opera, situé à New York.

15. Littéralement  : «  Une pièce pour tes pensées.  » en français. 

16. Fondateur et propriétaire américain du magazine de charme Playboy. 

17. «  Les amis  », en espagnol. 

18. «  Ma maison est votre maison . », en espagnol. 

19. « La magie est dans l’air et la science n’a rien à voir là-dedans alors viens récupérer ton dû... ce soir ! en français.

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