Risky Love - Chapitre 8

Poppy


Deux jours.


Deux jours à l’éviter, à tromper le temps en occupant mon esprit de toutes les manières possibles pour cesser de penser à ses mots, à ses mains sur ma peau, à cette attirance animale qui me tourmente, que j’avais enfouie si profondément en moi que j’en avais presque oublié la brutalité.


Presque, putain.


« Après ce que j’ai découvert hier, c’est là que j’aurais laissé ma trace…


… partout sur tes seins. »


Ça tourne en boucle dans ma tête. Encore et encore jusqu’à m’en donner la nausée. Peu importe l’heure, le lieu, ou la compagnie, je ne pense qu’à lui, n’entends et ne sens que lui, qu’il soit présent ou pas. C’est un véritable supplice. Et plus je tente d’oublier, plus les souvenirs reviennent en force, plus vifs et plus étourdissants que la fois précédente.


Cette façon si singulière qu’il a eu de me regarder, bouleversé par son désir, incapable d’y résister, son souffle sur mon visage, ses mains ne lui obéissant plus…


Il était littéralement subjugué.


Par moi.


Moi, putain !


À aucun moment au cours des dix dernières années, il ne m’avait traitée de la sorte. Comme une conquête que l’on convoite. Et j’ai adoré ça. Jamais, je ne me suis sentie aussi femme, aussi désirable que sur ce bateau, captive consentante de son étreinte, de ses yeux ébènes si chauds et plein de promesses.


Très sincèrement, cela a beau faire quarante-huit heures, j’ai encore du mal à m’en remettre, à oublier, à ne pas me faire milles et une idées sur la question. M’aurait-il embrassée si Tony ne nous avait pas interrompus ? Une partie de moi en est persuadée tandis que l’autre se sent relativement soulagée que cela ne soit pas arrivé. Jusqu’où serait-il allé avant de réaliser l’énormité de son geste ? Je sais à quel point l’opinion de mon frère est importante pour lui, jamais il ne ferait quelque chose pour mettre en péril leur relation amicale, surtout maintenant que je sais qu’il est orphelin. Jack est un véritable frère pour lui. Alors pourquoi prendre le risque ?


Je n’ai aucune idée de comment gérer ce revirement de situation. C’est un chambardement absolu dans ma tête et pour être tout à fait honnête, je suis morte de peur. Était-ce un coup de folie ? Le regrette-t-il ? Son comportement va-t-il changer vis-à-vis de moi ? Compte-t-il m’ignorer pour toujours ?


Impossible à dire.


Il faut dire que nous ne nous sommes pratiquement pas adressé la parole depuis. Il me fuit comme la peste et je dois admettre que je ne fais pas vraiment d’efforts non plus pour croiser son chemin, même si nous sommes voisins. Bien au contraire. Hormis les repas que nous partageons tous ensemble et où je fais en sorte de m’installer le plus loin possible de lui, j’ai passé les derniers jours, fourrée avec mes parents et Lauren. Baignade, lecture, bronzette et babysitting ont été mes seules activités dérivatives pour ne pas me confronter aux conséquences de ce moment d’égarement.


Moment d’égarement… en était-ce vraiment un ? Pas pour moi, c’est certain. Mais pour lui ?

Je suis perdue, bordel. Complètement, définitivement perdue.


Et pour couronner le tout, cette petite incartade a mis le feu aux poudres de ma libido. Avec seulement quelques mots et un malheureux frôlement bien placé, Will a réveillé en moi une faim dévorante, une kyrielle d’envies salaces totalement indicibles. J’ai tellement le feu au cul que je pourrais jouir rien qu’en repensant à la beauté virile de sa queue. Sa queue sur laquelle je rêve de jouer les Calamity Jane jusqu’à en perdre le souffle.


Bon sang de bonsoir, je suis dans une mouise, mais une mouise… cosmique !


Il serait plus raisonnable d’oublier ce qu’il s’est passé et de la jouer cool. Seulement, lorsque l’on s’appelle Aileen Dorothy O’Shea, la coolitude est un concept plus ou moins allogène. Moi qui avais réussi à maîtriser mes élans, j’ai désormais l’impression d’avoir considérablement régressé. Tous mes efforts, mes petites victoires sur mon cœur et ma raison sont partis en fumée à la seconde où il s’est mis à me toucher, à me parler de façon si délicieusement… indécente.


Ma faiblesse d’esprit est désespérante.


Je suis absolument incapable de lui résister. Il pourrait me siffler comme un chien que je rappliquerais dans la seconde, la langue pendante, avide de cajoleries. Il provoque en moi une multitude de sentiments inavouables. Autant dire que la femme indépendante qui est en moi en grince sévèrement des dents. Je n’ai aucune volonté lorsqu’il s’agit de lui, c’est dramatique. Et au fond, je m’en veux d’être aussi dépendante, d’être encore sous l’emprise de mes sentiments pour lui après toutes ces années de rebuffades. Je suis parfaitement lucide à ce sujet, je ne nie rien. On dit que le cœur a ses raisons que la raison n’a pas et dans mon cas, c’est terriblement vrai. Difficile alors de rester insensible face aux avances du seul homme que l’on n’a jamais aimé.


— Poppy ?


— Hein ? Quoi ?


Je sursaute sur mon siège en entendant la voix de mon frère interrompre mes réflexions intérieures. Je cligne des paupières et le découvre assis sur la table basse du salon de la réception, face à moi.


— Ça fait deux minutes que je te parle, t’étais partie où ?


— Pardon, pardon. Qu’est-ce qu’il y a ?


— Je te disais que, finalement, on fêterait l’anniversaire de Cat sur le dock ce soir, plutôt que sur la plage, parce qu’avec le sable, les cadeaux, tout ça, ça risque d’être trop compliqué. Tu pourras prévenir Will en allant te changer ? Je n’ai pas eu le temps de le faire et son bungalow est sur ton chemin.


Oui, bien sûr, et puis condamne-moi au bûcher aussi pendant qu’on y est, c’est sur mon chemin !


Il me faut une poignée de secondes pour réussir à ouvrir la bouche et articuler un malheureux :


— OK…


— Génial, merci ! s’exclame-t-il sans réaliser une minute la merde dans laquelle il vient de me fourrer.


Il se lève, se penche pour embrasser mon front et fait volte-face pour disparaître.


Après son départ, je reste prostrée un long moment, le dos enfoncé dans les coussins du gros fauteuil sur lequel je me suis assise en revenant de la plage. J’ai beau être parfaitement immobile, mon esprit, lui, carbure à plein tubes pour tenter de trouver une parade, un moyen d’échapper à cette mission suicide. Je ne peux pas me retrouver seule avec lui. Je ne saurais pas quoi dire, quoi faire, comment agir…


Cela fait des semaines que l’on parle de cette soirée. Aujourd’hui étant le jour de la naissance de Caitlin, nous avions prévu de dîner tous ensemble sur l’île pour qu’elle puisse souffler ses bougies et recevoir ses trop nombreux cadeaux avant de la confier à mes parents pour ensuite passer la nuit à Miami entre « jeunes ». Seulement maintenant, la perspective de la passer avec Will dans une fête sélecte de Magic City[2], me donne des sueurs froides.


Car je le connais, je sais quel effet il a sur les femmes, ce qu’il provoque en elles quand il entre dans une pièce. Croyez-moi, la salle peut être remplie de mâles tous plus beaux les uns que les autres, lorsqu’il passe le pas de la porte, il anéantit instantanément toute concurrence masculine. Sans exception. Son sourire à damner une sainte, son charme flegmatique si particulier, cette façon naturelle qu’il a de s’intéresser à vous comme si vous étiez la personne la plus captivante qu’il ait jamais rencontrée. Elles tombent toutes dans le piège… toutes.


Alors passer une soirée à le regarder sélectionner la future pétasse qui partagera sa nuit, NON MERCI ! Je préfère encore me suicider au yaourt à l’ananas périmé, parce que disons-le franchement, la saveur ananas est probablement la pire chose qui ait été inventée par l'industrie agro-alimentaire.


Je finis par me lever pour traverser le hall, sans me préoccuper du reste et me dirige vers l’extérieur du bâtiment. J’y retrouve ma voiturette de golf et sans même réfléchir à ce que je fais, je grimpe derrière le volant.


Sur le chemin, il me faut plusieurs minutes pour réaliser que je suis en mode pilote automatique. J’avance vers ma destination, l’esprit trop soucieux pour me concentrer sur mes gestes. J’ai l’étrange sensation de me jeter dans la gueule du loup, d’être menée vers l’autel sacrificiel sur lequel ma dignité va être mise à mal. Que vais-je pouvoir lui dire ? Comment dois-je agir avec lui ? Je n’ai pas la moindre idée de comment réussir à gérer la tension qui palpite dans ma poitrine car je sais que, face à lui, elle sera à son paroxysme. Aussitôt mes mains se mettent à trembler sur le volant et ma gorge se serre.


C’est ridicule, bon sang ! Il ne va strictement rien se passer. Qu’est-ce que j’imagine ? Après tout, il est très probablement aussi mal à l’aise que moi… non ? Oh et puis merde, voilà exactement comment les choses vont se passer : en arrivant, je me pointe chez lui pour l’informer brièvement du changement de programme puis je dégage aussi vite que je suis venu. Pas plus, pas moins. Merci, revoir et chacun reprend sa vie.


Déterminée, j’appuie sur l’accélérateur et fonce à travers les sentiers battus. À peine arrivée, je saute du véhicule, attrape mes affaires et fonce vers l’entrée de mon cottage. Autant en finir le plus vite possible. Je balance mon sac de plage sur le canapé, sort par la porte vitrée sans même prendre la peine de vérifier mon allure dans un miroir – fait assez exceptionnel pour être relevé – et dévale les quelques marches qui mènent à la plage. Avec mon mini short en jean effiloché, mon tank top blanc trop moulant, mes tongs et mon chignon foireux de fin de journée, je ne ressemble strictement à rien, mais après tout, je ne suis pas là pour me présenter à un concours de beauté.


Lorsque j’arrive aux abords de son bungalow, j’entends les premières notes du titre Just Good Friends de Michael Jackson et l’ironie de la situation me paraît tellement grotesque que je laisse échapper un petit éclat de rire jaune.


Très drôle, enfoiré de Karma, très drôle.


Je continue néanmoins mon chemin et avant d’y réfléchir à deux fois, je grimpe l’escalier pour atteindre son porche, adoptant, par la même occasion, une attitude détachée plus ou moins convaincante… que je perds illico presto lorsque je le découvre sur le sol, torse nu, en train d’enchaîner une série de pompes sur une main.


Oh putain de bordel de merde !


Après avoir passé deux jours à éviter de le regarder, j’ai soudain l’impression de devoir le contempler petit bout par petit bout par crainte de ne pas pouvoir supporter la vue d’ensemble. Surtout comme ça… à moitié à poil, la peau luisante de transpiration. Ressemble-t-il à cela lorsqu’il baise ? Chaud, en sueur, la respiration erratique ?


Pitié… qu’ai-je donc fait au bon Dieu pour être punie de la sorte ?


Indocile, mon regard se braque aussitôt sur ses biceps gonflés par l’effort, sur les reliefs hypnotisant de ses muscles dorsaux, et il faut m’y reprendre à deux fois avant de retrouver un semblant de contenance. Je suis littéralement soufflée par la force et la rapidité avec lesquelles il enchaîne ses mouvements. Il fait ça avec une telle facilité et en rythme en plus ! Est-il aussi infatigable lorsqu’il s’agit de se dépenser entre des draps ? Est-ce le genre de mec à ne pas débander même après avoir joui ?


Merde, sérieux, mais pourquoi est-ce que je pense à ça maintenant ? Sombre idiote, ce n’est pas, mais alors pas du tout, le moment !


Il ne lui faut alors que quelques secondes pour se rendre compte de ma présence et après deux ou trois pompes supplémentaires, il saute sur ses pieds et se déploie dans toute sa splendeur… euh, hauteur.


Bonnet blanc, blanc bonnet.


Vêtu d’un simple bermuda en molleton gris clair, ajusté très – très – bas sur ses reins (ce qui sous-entend qu’il ne porte pas de boxer), il attrape une petite serviette sur la banquette en rotin et s’essuie brièvement la nuque et les pectoraux tandis que moi, pauvre mortelle, je suis avec attention le cheminement du tissu-éponge sur sa peau dorée, la bouche horriblement sèche.


C’est à ce moment-là, qu’il plonge ses yeux dans les miens et soudain, je me demande comment une femme peut être capable de résister à un regard pareil. Primaire, indompté, dépourvu de toute retenue. Il me dévisage d’une telle façon que je sens les battements de mon cœur trébucher sans réussir à reprendre leur course habituellement pondérée.


Le bruit du sang qui bat contre mes tempes me remplit la tête et me fait l’effet d’être enveloppée dans une boule de coton. Figée, je reste plantée devant lui comme une idiote, incapable de délivrer mon message tandis qu’il pose sa serviette sur son épaule, attrape une télécommande et baisse le son de la radio. Malgré mon immobilité inquiétante, je peux sentir un voile de transpiration se former entre mes deux omoplates et commencer à perler le long de ma colonne vertébrale. Je peux presque la toucher, cette sensation familière qui, dès qu’il s’approche, m’indique tout ce que j’ai besoin de savoir. Son corps m’excite à en crever, ce V si sexy entre ses hanches… Bordel, si je n’agis pas maintenant, je suis fichue. Alors, décidée à ne pas me ridiculiser davantage, je m’entends lui dire à toute vitesse :


— Les-autres-m’envoient-pour-t’informer-que-nous-dînerons-finalement-sur-le-dock-et-non-plus-sur-la-plage-voilà-salut-à-plus !


Mon débit irraisonné de paroles lui tire un petit sourire en coin. Et là – miracle ! – mes jambes décident d’obéir aux injonctions forcenées de mon cerveau et me poussent à faire volte-face pour échapper aux mille et un sous-entendus de son regard troublant. Seulement, il ne l’entend pas de cette façon. Alors que je m’apprête à descendre l’escalier, sa voix profonde m’interpelle :


— Aileen, attends.


Je me fige, le corps parcouru d’un long frisson de délice qui enflamme aussitôt ma peau. J’aime tellement lorsqu’il prononce mon prénom… ce qui est si rare. Comme la plupart de mes proches, il a pris l’habitude de m’appeler par mon surnom. Peu de gens m’appellent Aileen et presque personne ne sait le dire comme lui, comme s’il en savourait chaque syllabe. Ça roule sur sa langue comme une promesse sensuelle qui enflamme mes veines.

Je ne devrais pas me retourner. J’ai transmis mon message, ma mission est accomplie. Il serait alors plus judicieux de l’ignorer et de rejoindre mes appartements. Seulement, c’est plus fort que moi, je lui obéis au doigt et à l’œil, j’ai envie de savoir ce qu’il a à me dire.


Je prends donc une grande inspiration et pivote. Lorsqu’enfin, je lui fais face, je réalise qu’il s’est avancé et qu’il est à présent à tout juste un mètre de moi. Parfaitement immobile, il me fixe, les yeux insondables et scrutateurs. Ma tête se met à tourner, mes oreilles à bourdonner alors qu’une chaleur étouffante envahit ma poitrine. Malgré la distance, j’arrive à sentir son odeur. Une odeur entêtante, un peu âpre, de transpiration et d’iode. Au même moment, le présentateur radio annonce à l’antenne le titre de la chanson suivante alors que déjà les premières notes mélancoliques de The Promisede Tracy Chapman retentissent autour de nous.


— Comment-vas-tu ?


Sa question m’arrache un léger rire incrédule.


— À ton avis ?


Mon amertume est réelle. Qu’est-ce qu’il s’imagine ? Je suis obsédée par lui depuis l’âge de vingt ans et il a réveillé la bête qui sommeillait en moi ! Comment croit-il que j’aille ?

Sans me répondre, il avance lentement, envahissant soudain mon espace personnel et je me sens soudain à cran, fragile, écrasée par sa stature de dieu grec. Je retiens un instant ma respiration, submergée par le trop-plein de vibrations de volupté que son inattendue proximité me procure. Plantée devant lui, je reste un peu bête et complètement paralysée. Je sens mon cœur battre dans tous mes membres tandis qu’une brume de concupiscence m’enroule, me drape de la tête aux pieds, m’étourdissant agréablement.


— Écoute, je suis désolé, je…


Je secoue la tête, refusant de l’entendre me présenter le moindre remord. Je ne regrette rien, pas quand il s’agit de lui.


— Non ! l’interromps-je. Je ne veux pas de tes excuses, Will. Surtout pas. Tu veux vraiment savoir comment je me sens ?


Il me bouffe du regard, m’invitant silencieusement à préciser ma pensée.


— Mal, je me sens mal, Will. Pas parce pour ce qu’il a failli se passer entre nous sur ce bateau, non. Je me sens mal parce que ça ne m’a pas suffi… (ma gorge se rétracte et je déglutis avec difficulté) … j’en veux encore, j’en veux plus.


À quoi cela servirait de lui mentir, de lui cacher ce que j’éprouve ? Je suis dingue de lui, je l’ai toujours été, autant qu’il le sache une bonne fois pour toutes. J’en ai marre de me cacher, de souffrir en silence. Il ne peut pas ouvrir la boîte de Pandore sur un coup de tête sans en assumer les conséquences. Ce n’est pas comme ça que cela marche. Je n’ai aucun problème avec l’éventualité de coucher ou de sortir avec lui. Je me contrefous de ce que pense Jack. Seulement, je sais que lui… ne s’en fiche pas du tout et c’est bien là le problème.


En entendant ma déclaration, un muscle se contracte sur sa mâchoire alors qu’un éclair de surprise vient illuminer un instant ses yeux. Puis, au bout d’une dizaine de secondes, il fronce les sourcils et ouvre la bouche :


— Je…


Le sentant mal, je lève une main entre nous.


— Ne dis rien, le coupé-je une nouvelle fois, craignant un rejet que je ne pourrai pas supporter. Tu n’as pas besoin de penser ou de ressentir la même chose, mais je tenais à te le dire, j’avais juste besoin que tu le saches parce que je n’en peux plus de garder ça pour moi, je n’en peux plus…


Il fait un autre pas en avant et mes jambes faiblissent. Il dégage une force phénoménale qui occupe tout l’espace et réduit à néant toute volonté de décamper. Il paraît si grand et moi si petite, si facilement dévorable. Je suis prise au piège, prisonnière des fils de sa toile qui m’enserrent, m’empêche de fuir à toute jambes.


— Putain… Aileen, grommèle-t-il plus pour lui-même que pour moi.


Puis, avant que je ne puisse comprendre quoi que ce soit, il pulvérise le reste de distance entre nous. Par réflexe, je recule, butant brutalement contre la balustrade du porche derrière moi. Le bois s’enfonce dans mes reins, m’arrachant une grimace alors que sa main atterrit sur l’une des colonnes de la structure juste à côté de mon visage. La conscience aigüe de son corps contre le mien me fait brutalement suffoquer et instantanément quelque chose se met à flamber en moi. Légèrement incliné, nos visages sont désormais trop proches et mes entrailles brûlantes de désir. Il suffirait d’un rien pour que nos bouches se soudent, se découvrent pour la première fois. Entre nous, la tension monte d’un cran, s’intensifie, vibre douloureusement entre nos deux êtres.


— C’est ce que tu crois ? murmure-t-il, les prunelles consumées par un mariage étourdissant d’émotions contradictoires. Que je ne ressens pas la même chose que toi ? Mon Dieu, Aileen, je sais que je ne devrais pas te le dire, mais… je ne pense qu’à toi depuis deux jours.


Oh. Mon. Dieu.


Sous le choc, je reste une minute, ou peut-être plus, à le regarder, bouche bée, totalement interdite. J’ai du mal à croire ce que j’entends, pourtant, en dépit de la démentielle fébrilité qui m’habite, je soutiens tout de même son examen, la respiration saccadée entre mes lèvres entrouvertes. Il n’est que virilité et sensualité pures, inexplicablement sublime et je suis complètement sous le charme. Son front se pose délicatement sur le mien. Je ferme les paupières, la poitrine serrée, submergée par les sensations insensées que me provoque son aveu.


« If you dream of me, like I dream of you, in a place that’s warm and dark, in a place where I can feel the beating of your heart… » [1] chantonne la voix si singulière de Tracy Chapman et je réalise à quel point ses paroles sont à propos.


— Est-ce que tu me sens quand je pense à toi ? souffle-t-il alors que mes yeux sont toujours clos. Parce que, moi, je ne sens que toi, partout, tout le temps.


Son timbre rauque me fait l’effet d’une caresse ardente sur ma peau et au fur et à mesure qu’il débite ses paroles, j’entends sa main se resserrer sur la colonne, sa paume crissant doucement contre le bois peint. Malgré notre proximité, nous ne nous touchons pas d’un pouce. Alors que sa respiration est lente et profonde, la mienne est rapide et nerveuse.


— J’ai eu envie de toi à la minute où je t’ai vue nue sur cette plage. J’ai essayé d’oublier, mais… je n’y arrive pas, putain, tu me rends cinglé. Je passe chaque minute de mes journées à imaginer toutes les choses que je rêve de te faire.


Le peu d’air qu’il me reste dans les poumons s’évanouit d’un seul coup me plongeant alors dans une sorte de transe indescriptible.


— Je veux lécher tes tétons roses qui, je le sais, sont absolument parfaits (sa bouche se rapproche de la mienne tandis que son haleine chaude vient s’écraser sur mes lèvres), je veux ta bouche, ta chatte, jouir en toi… mais par-dessus tout, je veux nous entendre. Toi et moi, en train de baiser, fort, parce que, bordel, Aileen, je n’ai jamais bandé aussi dur pour personne...


Mes muscles internes se resserrent, avides, désespérés de n’étouffer que le vide. J’ai tellement envie de lui que j’en tremble comme une feuille. J’ai envie de le toucher partout, de lécher sa peau salée, d’attraper à pleines mains son membre, de le mettre à genoux. Je suis si moite, folle de désir et tellement misérable. Je voudrais qu’il suce mon clitoris, m’excite avec ses doigts, pose sa bouche partout sur moi. Je lui vendrais mon âme pour un orgasme.


Au secours.


— … et puis, je pense à ton frère et au fait que je ne peux pas lui faire ça : trahir sa confiance, lui manquer de respect. Il tient tellement à toi, ça le rendrait fou de savoir que j’ai posé mes sales pattes sur toi. C’est mon ami, mon frère, je l’adore, mais je sais aussi ce qu’il espère pour toi, quel genre d’homme il aimerait que tu fréquentes et ce n’est définitivement pas moi. Ma vie est un tel bordel, Aileen, je ne peux rien te promettre de plus que du sexe et jamais il ne me pardonnerait un truc pareil.


Piquée à vif, mon estomac se noue d’indignation et je sens les prémices d’une colère monter irrémédiablement en moi.


— Quelle est cette maudite manie qu’on les autres de vouloir décider à ma place de ce qui est bon ou non pour moi ? éclaté-je, frustrée. C’est quand même dingue, merde ! Je me fous de ce que veut Jack, Will, ce n’est pas à lui de décider. Mon frère a une vision tellement idéalisée de moi. Il croit me connaître, mais il ne sait rien. Rien du tout. Peu importe l’homme que je choisirais, il ne correspondra jamais à ses standards irréels. Je pourrais épouser un putain de Prix Nobel qu’il ne serait pas content ! Ce que je veux, moi, c’est toi, peu importe ce que tu veux bien me donner.


J’ai l’air complètement désespérée, je le sais, mais je m’en fous. Je ne suis plus à ça près. En réaction, il me considère longuement avant de m’achever en assénant une vérité que – même moi – je ne peux démentir :


— Ça, c’est ce que tu crois, mais je t’assure que tu te trompes. Tu te satisferas peut-être de nos parties de baise au début, seulement au bout d’un certain temps, tu voudras plus et c’est normal. C’est comme ça que l’être humain fonctionne. On s’attache, on veut construire, s’enraciner. Seulement, ton frère le sait aussi bien que moi, je ne suis pas de ce genre-là.


Je passe le bout de ma langue sur mes lèvres desséchées alors même que nos yeux entretiennent un échange silencieux. Il a raison, bien sûr qu’il a raison. Si cela ne tenait qu’à moi, je deviendrais sa femme et porterais ses enfants.


J’avale ma salive et finis par détourner le regard, à court de mots tant je suis déçue, heurtée par son rejet. Tout ça à cause d’un code d’honneur à la con ! Pourquoi m’avouer toutes ces choses si c’est pour les reprendre la minute d’après ? En quoi est-ce censé me faire me sentir mieux ? Je suis quoi, moi ? Une serpillère sur laquelle on essuie ses péchés ? Savoir que je lui plais est encore pire que de l’ignorer, surtout si je ne peux pas l’avoir, au final.


Je hais mon frère, je le hais, lui, et je hais tous ces maudits sentiments qui me collent au cœur depuis tellement longtemps que j’ai oublié comment vivre sans.


Face à mon silence, il pose délicatement son index sous mon menton pour aligner nos yeux. Son beau regard carbone m’évoque la chaleur rassurante d’une tasse de café fumante. Je pourrais m’y noyer.


— Parle-moi…


— Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? articulé-je, la vue brouillée et la voix gorgée d’acrimonie. Il me semble que tu as déjà pris ta décision.


Il soupire et sa main quitte mon menton pour retomber le long de son buste.


— Je suis désolé, Poppy. Tu me plais, je ne vais pas te mentir, et dans une autre vie, les choses auraient pu être différentes entre nous, mais…


— Tais-toi, sifflé-je soudain, ne pouvant pas en supporter davantage.


Il me dévisage avec un soupçon de compassion, le front barré d’un pli soucieux et je ressens un petit pincement au plexus qui n’est ni douloureux ni particulièrement agréable. Je ne veux pas de sa pitié, surtout pas.


— Je t’en prie, tais-toi, répété-je avec lassitude. J’ai compris le message, OK ? Alors ne retourne pas le couteau dans la plaie.


— Poppy…


— Écoute, si tu as un tant soit peu de considération pour moi, reste loin de moi, ne me touche plus, ne me regarde plus comme ça (mes paupières papillonnent ne supportant plus le poids de son regard si sombrement sensuel) … fais comme si je n’avais jamais existé, ça sera plus simple pour tout le monde.


Instantanément, il recule d’un pas tout en serrant les dents comme si je venais de lui asséner une gifle sans même le toucher.


— Je ne pourrai jamais faire un truc pareil, Aileen.


— Il va bien falloir pourtant. Tu as fait ton choix, je l’accepte. Alors, fais-en de même pour moi.


Nous échangeons un long, très long regard dans un climat délétère. Sa pomme d’Adam monte et descend plusieurs fois dans sa gorge alors que j’essaye de retrouver un semblant de contrôle sur le chaos qui règne dans mon esprit. Puis, soudain, l’expression de ses prunelles change et devient close, insondable, distante. Et là, je comprends que c’est fini. Lui, moi, nos joutes verbales, notre amitié naissante qui m’aurait, de toute façon, fait plus de mal que de bien. Il ferme la porte – à ma demande et putain, c’est plus difficile que je ne le pensais. Peut-être aurait-il mieux fallu avoir un peu de lui plutôt que rien du tout ? Non, j’ai fait le bon choix, je le sais. Dans deux jours, je serai de retour à Paris, loin de lui, de la tentation qu’il représente et ma vie pourra enfin reprendre son cours.


— Très bien, tu as raison, finit-il par murmurer gravement. C’est mieux comme ça. Je me tiendrai à distance.


J’esquisse un petit sourire qui n’a rien de sincère, puis plante mes yeux dans les siens en répondant avec détachement :


— Parfait.


Il hoche la tête, puis ajoute :


— Je ne te retiens pas plus longtemps, tu as sûrement des choses à faire.


Je dois alors me mettre un coup de pression pour ne pas prendre personnellement la manière dont il vient clairement de me donner congé. Sa soudaine froideur me fait mal, lui qui a toujours été si gentil avec moi. Seulement, le temps de l’innocence est terminé.


Estimant que la conversation est terminée, Will se met à rassembler ses affaires et lorsqu’il me tourne le dos pour attraper son téléphone sur la table, je me repais encore une poignée de secondes de la vision splendide de sa silhouette avant de tourner les talons et de prendre mes jambes à mon cou.



[1]. « Si tu rêves de moi, comme je rêve de toi, dans un endroit où il fait chaud et sombre, dans un endroit où je peux sentir les battements de ton cœur… » en français.


[2]. Le surnom de la ville de Miami.

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