Risky Love - Chapitre 7

Will


Tony s’éloigne pour lever l’ancre et, comme à l’aller, nous nous retrouvons à nouveau tous les deux. Or cette fois, au lieu de nous installer au même endroit qu’à l’aller, Poppy propose de s’asseoir sur le pont pour mieux profiter du trajet jusqu’à l’île. Trouvant l’idée excellente, j’approuve et lui emboîte le pas. Une fois posés côte à côte, elle s’allonge sur le deck pour profiter du soleil tandis que je reste assis, les coudes posés sur les genoux. Après quelques minutes à me délecter du vent chaud sur mon visage, je tourne la tête pour lui demander :


— Alors, Paris ? Ça te plaît ?


Sans bouger d’un iota, elle réplique :


— Ouais, c’est cool.


— Cool ? C’est un peu léger, non ?


Elle tourne la tête dans ma direction, porte la main au niveau de ses sourcils en guise de visière et me toise avec suspicion, devinant mes interrogations sous-jacentes.


— Qu’est-ce que tu veux savoir au juste, Will ?


Je hausse les épaules, l’air de rien, tout en tirant sur un fil rebelle de la couture de mon maillot.


— Je ne sais pas, parle-moi un peu de ton mec.


Malgré la brise, j’entends son petit ricanement railleur.


— Je vois, c’est mon frère qui t’envoie ? Ne me dis pas que c’est la raison pour laquelle tu m’as invitée à t’accompagner ce matin, si ? Que t’a-t-il t’a demandé, au juste ? De m’amadouer avec trois poissons colorés pour réussir à me tirer les vers du nez et enfin assouvir sa curiosité morbide ?


Je la contredis d’un mouvement négatif de la tête sans me départir de ma nonchalance. Si seulement j’avais l’excuse de l’espionner pour le compte de Jack… mais même pas.


— Détends-toi, Poppy, ton frère n’a rien à voir là-dedans, je veux juste apprendre à mieux te connaître.


Elle se détend à nouveau en entendant ma réponse puis se redresse sur ses coudes et croise ses chevilles l’une sur l’autre.


— Alors quoi ? Dis-moi qui est ton mec et je te dirais qui tu es, c’est ça ? Quel raisonnement idiot ! Ce n’est pas en sachant que mon mec s’appelle Richard, qu’il est comptable et que les pâtes à la carbonara sont son plat préféré que tu en sauras davantage sur moi. Tu en sauras plus sur lui, oui, à n’en point douter, mais je ne suis pas vraiment sûre que cela soit ça qui t’intéresse.


Elle m’observe avec attention à travers ses longs cils aux reflets cuivrés et je l’écoute avant de passer ma langue sur mes lèvres et d’admettre en toute franchise :


— Je l’admets, c’est toi qui m’intéresses, mais apprendre deux ou trois trucs sur lui peut me permettre de m’en faire une petite idée, de déterminer s’il est bien ou non pour toi.


Un silence s’ensuit durant lequel elle m’examine avec perplexité. Je sais de quoi tout ça à l’air. Dix ans qu’on se connaît, dix ans sans ne m’être jamais préoccupé de sa vie ou de ses fréquentations et voilà que soudain, je tiens à savoir si celui pour lequel elle écarte les cuisses est un type correct. La blague. Je peux toujours essayer, une nouvelle fois, de mettre ça sur le compte de mon désir d’amitié, mais on sait tous que ça serait un putain de mensonge.


— Ton mec s’appelle vraiment Richard ? divergé-je avec humour.


— Non ! réfute-t-elle en levant les yeux au ciel. Et je t’arrête tout de suite, bien ou pas, cela n’a aucune importance, Will. La seule chose que je lui demande, c’est d’être bon au lit.


Relativement surpris par son discours, je ne peux m’empêcher d’esquisser une moue dubitative. Je ne la savais pas si… détachée, en tout cas pas à ce point, mais après tout, cela prouve une nouvelle fois que je ne la connais pas si bien que ça.


— OK, si tu le dis, rétorqué-je en passant une main dans mes cheveux humides.


— Tu n’as pas l’air convaincu.


— C’est vrai, je dois avouer que je ne pensais pas que tu étais ce genre de filles.


Son petit nez tout tacheté se plisse alors que son visage de poupée se tourne vers moi.


— Comment ça ? Tu veux dire coucher sans sentiments ? Ce genre-là ?


Je hoche la tête. Grâce à mes lunettes de soleil, elle ne peut pas déchiffrer mon regard et c’est tant mieux. Je n’ai pas particulièrement envie d’être de nouveau surpris en train de la mater de la tête aux pieds, surtout lorsque son corps à moitié nu s’offre à ma vue tel un alléchant petit-four sur un plateau d’argent. Mon self-control a ses limites, car en dépit de tous mes beaux discours, je reste un homme. Un homme qui a ses faiblesses – et qui apparemment vient d’ajouter Aileen O’Shea à la longue liste de ces dernières.


Mon incapacité à me contrôler est absolument stupéfiante.


— J’ai toujours cru que tu étais plutôt du style à ne jurer que par la vie de couple, développé-je en l’observant dessiner du bout du doigt des arabesques autour de son nombril. Je suis même presque étonné d’apprendre que tu n’es pas encore mariée et que tu n’as pas d’enfants.


Elle me jauge avant de répartir :


— C’est un peu ironique venant de la part d’un mec comme toi, non ?


Je me fends d’un petit sourire. Mon Dieu, j’aime cette façon qu’elle a de partir au quart de tour, de ne jamais se restreindre, de laisser exprimer ce qu’elle ressent à l’instant T sans se préoccuper du qu’en-dira-t-on, c’est fascinant. Est-ce qu’elle est aussi… inflammable au lit ? Est-ce qu’il suffit d’appuyer sur un bouton pour qu’elle perde tout contrôle ? Merde, s’il elle savait à quel point j’ai envie de le trouver et d’appuyer dessus, là, tout de suite.


À ce stade, ma conscience ne prend même plus la peine de relever.


— Un mec comme moi ? m’étonné-je, sans être un instant déconcerté.


Je sais ce qu’elle pense savoir de moi, je peux le lire sur sa tronche.


— Tu sais… les grands allergiques aux relations amoureuses et aux responsabilités


Voilà, nous y sommes. Elle n’a pas la moindre idée de ce que je suis, ni de ce que j’aime ou attends de la vie. Elles sont toutes pareilles. Désespérant.


— Oh et qui est présomptueux maintenant ? contre-attaqué-je en arquant l’un de mes sourcils.


— Arrête, tu ne vas pas me faire croire que c’est quelque chose qui t’intéresse.


— Mais tu n’en sais absolument rien, ma petite ! persisté-je tout en réajustant mes lunettes sur mon nez.


— Pardon, excuse-moi, j’ai cru comprendre l’inverse en t’entendant draguer la serveuse ET sauter la réceptionniste hier soir.


Les coudes toujours posés sur mes genoux, je passe mon pouce sur le renflement de mes lèvres puis fait pivoter ma tête dans sa direction.


— Mon père m’a toujours appris à ne jamais mettre tous mes œufs dans le même panier. Ce que tu prends pour de la baise en série, moi, j’appelle ça multiplier ses chances.


— Ses chances de quoi ?


Son éternel petit sourire sarcastique me donne des envies indécentes. Mille et unes envies qui lui passerait celle de se moquer de moi.


— De trouver la bonne personne, prétends-je sans la quitter des yeux.


— Tu réalises que ce que tu dis n’a aucun sens, n’est-ce pas ? s’esclaffe-t-elle, absolument pas dupe de ma comédie. Un mec qui veut vraiment se caser use son temps à trouver la femme de sa vie, pas à tringler toutes les poufs de l’île sur laquelle il passe ses vacances en famille !


— Jalouse ?


— De toi ? répond-elle du tac au tac. Absolument ! Après tout, je ne vois pas pourquoi tu serais le seul à t’amuser.


Son petit air indigné me fait rire. Elle a du répondant, je veux bien le reconnaître.


— Et si l’une d’entre elles était la femme de ma vie ? continué-je à la faire marcher, étonné qu’elle n’ait toujours pas décelé mes bobards. Tu y as pensé ? Je pourrais passer à côté et m’en vouloir toute ma vie.


Entre ses paupières plissées, elle me regarde avec circonspection pour enfin tenter de déterminer si ce que je lui dis tient plutôt du lard ou du cochon.


— Tu ne crois pas un mot de ce que tu viens de dire, pas vrai ?


Ce n’est pas trop tôt…


— Absolument aucun.


— Mon Dieu, tu me fatigues ! éclate-t-elle de rire. Tu as déjà été amoureux, au moins, Monsieur Je-Multiplie-Mes-Chances ?


La légèreté de mon humeur s’assombrit soudain en entendant sa question. Je me racle alors la gorge pour tenter d’y déloger la boule qui vient de s’y former.


— Tu serais surprise si je te disais que oui ?


Ma voix est légèrement enrouée, preuve évidente de l’agitation qui m’habite, même vingt-ans après. Elle lève les yeux vers moi et nos regards se chevillent l’un à l’autre.


— Pas vraiment, en fait, c’est même assez évident.


Tiens donc…


— Évident ? Développe ta pensée, O’Shea.


— Eh bien, je suis désolée de te le dire, Will, mais tu m’as tout l’air d’être l’archétype du mec qui s’est fait briser le cœur dans sa jeunesse et qui est incapable de s’en remettre. C’est ce qu’il s’est passé, je me trompe ?


Si seulement ce n’était que ça. Je préfèrerais, putain. Si je ne m’attache pas, ce n’est pas parce je suis « allergique aux relations » comme elle dit, non. Si je ne m’attache pas, c’est tout simplement parce que personne ne m’a jamais fait ressentir ce qu’elle me faisait éprouver à l’époque. Cela fait bien longtemps que j’ai mis au placard tous mes fantasmes de relations qui ont un sens, l’espoir illusoire d’expérimenter à nouveau le délicieux oubli d’étreintes transcendantes. Certaines choses vous changent à jamais. Il faut juste faire avec.


— Si on veut, oui, concédé-je sans m’épancher sur le sujet. Et toi, du coup ? Pourquoi le français ne coche-t-il pas les bonnes cases ?


Elle exhale un soupir las.


— Parce que quand ça ne veut pas, ça ne veut pas, aussi charmant que puisse être le français. Il me plaît, bien sûr, sinon je ne coucherais pas avec lui, mais je ne sais pas… je n’ai jamais eu envie de plus avec lui.


Tout à coup, je réalise que cette histoire m’intrigue. Ce type, sa vie, ses états d’âme. J’ai envie de tout connaître d’elle, détails inclus. Pour la première fois depuis des années, j’ai envie de savoir ce qu’il se passe exactement dans la tête d’une femme.


— Et ça t’es déjà arrivé avec un autre ? D’avoir envie de plus ?


Ma question est suivie d’un léger silence qui me met la puce à l’oreille avant qu’elle ne souffle, sans me regarder :


— Oui, une fois.


Malgré les centimètres qui nous séparent, le vent et le peu de choses que je connais d’elle, j’arrive à percevoir un certain découragement dans son intonation. Visiblement, la blessure n’est pas tout à fait refermée.


— Qu’est-ce qu’il s’est passé ? demandé-je, franchement curieux.


— Disons que ce n’était pas réciproque. J’étais très amoureuse et il ne me voyait pas, enfin pas comme ça.


Putain, je ne sais pas qui est ce type, mais il a de la merde dans les yeux. Rien que de mémoire, je connais une bonne dizaine de mecs qui seraient prêt à quitter femme et enfants rien qu’à l’éventualité de sortir avec une fille comme elle. Elle qui est si foutrement désirable jusqu’au bout des ongles. L’a-t-elle toujours été à ce point ? Comment ai-je pu passer à côté toutes ces années ? J’ai tellement de mal à y croire…


— Si tu veux mon avis ce mec est un trou du cul.


Un léger blanc s’installe entre nous avant qu’elle ne soit prise d’un fou rire. Amusé, je souris en la regardant glousser sans pouvoir s’arrêter.


— Tu n’as pas idée ! finit-elle par lâcher avant de réussir à se calmer.


— Tu sais que ce que te dirait mon père dans ces cas-là ? Que tout vient à point à qui sait attendre. Je ne veux pas faire de la psychologie de comptoir, mais tu es encore jeune, ton tour viendra et le jour où tu rencontreras la bonne personne, tu le sauras. Enfin, c’est ce qui se dit.


Elle me sourit faiblement et ses yeux céruléens se voilent avant qu’elle ne les dirige au loin.


— Et si je suis vouée à ne vivre que des amours non réciproques ? murmure-t-elle tandis que le bateau ralentit aux abords de l’île.


Je me lève sur mes jambes et lui tends ma main pour l’aider à se relever.


— Alors, ils auront affaire à moi… et à ton frère, j’imagine.


Elle pouffe en posant sa main manucurée dans la mienne, et, d’un geste agile, je la hisse sur ses pieds. Je m’approche ensuite du bastingage avant qu’elle ne me rejoigne pour y appuyer ses reins.


— Tu as l’air proche de ton père, finit-elle par déduire.


— C’est vrai, je l’étais.


— « Étais » ? s’étonne-t-elle en se tournant vers moi pour me faire face.


Je hoche gravement la tête non sans lui adresser un léger sourire.