Risky Love - Chapitre 5

Will


— Bien dormi ?


Je fais tournoyer distraitement le jus d’orange dans mon verre, laissant s’accrocher sur les rebords la pulpe de ce dernier. Le nez plongé dans son café, elle met plusieurs secondes avant de prendre une grande inspiration et de pivoter la tête dans ma direction pour m’accorder brièvement son attention. Malgré les minuscules et nombreuses taches de rousseur qui parsèment joliment la peau claire de ses pommettes, ses traits sont quelque peu tirés et l’éclat rieur coutumier de ses yeux marine semble aux abonnés absents. Visiblement, Mademoiselle n’a pas très bien dormi et en y regardant de plus près, j’ai même presque l’air de l’emmerder.


Franchement amusé, mes yeux se posent un bref instant sur ses cheveux brillants lâchés sur ses épaules, sur sa frange qui balaye le début de ses sourcils épais, sur la longueur infinie de ses cils noirs, ainsi que sur sa bouche pulpeuse au sourire toujours si éblouissant qu’il rendrait jalouse Julia Roberts en personne. J’ai beau la considérer comme une sœur, il m’est difficile de ne pas remarquer à quel point elle est jolie, lumineuse et attachante. Une vraie bouffée d’air frais dans un monde de scalpel, de botox et de silicone.


Les mains enroulées autour de sa tasse, elle me toise un quart de seconde avant de rétorquer d’un ton indifférent qui ne m’abuse absolument pas :


— Mouais, bof.


Un sourire vient alors étirer mes lèvres en entendant sa réponse. Avec elle, il n’y a jamais de faux semblant. Sa franchise et sa spontanéité – la plupart du temps embarrassantes – ont, ce matin, le don de me divertir. Peu sont les fois où il ne m’est impossible de lire ses pensées sur les expressions de son visage. Quoi qu’elle dise ou fasse, elle est d’une transparence stupéfiante, presque enfantine. Ça a toujours été comme ça. Aileen fait partie de ces rares filles spirituelles, un peu extravagantes dont la candeur est étonnamment rafraîchissante. Contrairement à la plupart des femmes que je connais, elle ne joue pas de rôle, n’essaye pas d’être mystérieuse, aguicheuse ou intéressante. Elle se contente d’être elle-même, tout simplement. C’est l’une des rares filles de mon entourage, hormis ma sœur et Lauren, à ne pas être affectée par ma présence. Elle est naturelle, décomplexée, bref, je l’apprécie sincèrement.


— Je ne te demanderai pas comment, toi, tu as dormi, lâche-t-elle avec impertinence en faisant cogner machinalement l’un de ses ongles vernis de rose contre la porcelaine.


Les coudes désormais sur la table, je me penche en avant et tourne ma tête vers elle pour murmurer :


— Pourquoi ça ?


Elle prend soin de prendre un peu de distance avant de lever les yeux pour les plonger dans les miens. Elle a de très jolis yeux. D’un bleu nuit profond et étincelant comme le ciel énigmatique d’une nuit étoilée. Étrangement agitée, elle glisse l’une de ses mèches de cheveux derrière son oreille et pour la première fois, je remarque sur la tranche de son lobe un minuscule grain de beauté. Mon esprit retors se demande alors soudain si elle en possède d’autres et se prend à essayer de deviner où. Surpris par cette pensée totalement inappropriée, je secoue la tête pour la chasser.


Will, putain, ça sort d’où, ça ?


— Tu sais très bien pourquoi, finit-elle par répondre en me fixant étrangement comme pour me faire passer un message.


Il me faut alors quelques secondes pour comprendre où elle veut en venir avant de percuter.


Ma nuit de baise avec la jolie petite réceptionniste.


Merde.


Aussitôt, un étrange et singulier malaise me prend par surprise lorsque j’imagine tout ce qu’elle a pu entendre depuis son bungalow… Pourtant, je ne suis pas pudique, loin de là. Mais savoir qu’elle ait pu m’entendre en plein ébat me dérange curieusement. D’autant plus que nous n’y sommes pas allés de main morte. Loin de là. Je n’avais pas baisé depuis presque une semaine et j’étais légèrement à cran. Je l’ai sautée comme un taulard qui se serait payé une pute et elle a adoré ça... d’où l’intensité déraisonnable de ses gémissements. Je peux alors comprendre que ma voisine ait eu du mal à fermer l’œil…


Sentant le vent tourner dans la mauvaise direction, je décide d’alléger l’atmosphère en lui demandant, taquin :


— Ne me dis pas que cela t’a empêché de dormir ?


L’un de ses jolis sourcils s’arque sur son front.


— Parce que ça t’amuse, en plus ?


Son petit air furibond me ferait presque bander si elle n’était pas… qui elle est.


— Honnêtement ? Oui, beaucoup.


La voyant se renfrogner, je me rapproche d’elle et cogne doucement mon épaule contre la sienne pour tenter de la dérider.


— Allez, ne fais pas la tête, je ferais plus attention la prochaine fois. Après tout, c’est les vacances, j’en profite un peu.


— Oh, parce qu’habituellement, tu es un moine, c’est ça ? riposte-t-elle, caustique.


Que répondre à ça ? Elle a raison et tout le monde le sait. J’ai effectivement de gros besoins et je ne m’en suis jamais caché. À l’instar de son frangin qui, depuis sa rencontre avec Lauren, s’est bien évidemment rangé, je fais partie de ces mecs (chanceux) qui n’ont jamais eu le moindre problème pour conclure et ça, depuis l’adolescence.


Je vais être franc. J’aime les femmes et par-dessous tout, j’aime les baiser. J’aime leur corps, leurs frissons, les râles enivrants qu’elles seules savent pousser pendant l’acte. Merde, qu’on ose me dire qu’il existe de meilleure sensation que celle de sentir la chair tendre et étroite d’un sexe féminin convulser autour de sa queue ? Je veux bien prendre les paris mais je préfère prévenir, je vais gagner.


Comme beaucoup de mecs de mon genre, autrement dit, les financiers new-yorkais accros au boulot, je ne dispose que de très peu de temps libre. Je bosse tout le temps et même si j’adore ça, j’ai souvent besoin de relâcher la pression. Alors que la plupart de mes collègues tiennent grâce à la drogue, je suis, pour ma part, adepte d’autres dérivatifs.


En effet, dans ce milieu, la coke se prend comme des pilules de vitamines et je mentirais si j’affirmais n’en n’avoir jamais consommé. C’est faux, bien entendu. Comme n’importe qui, j’ai essayé pour ne pas mourir con. Seulement, si les opiacés peuvent, à un certain moment, booster agréablement vos capacités, ils peuvent également prendre méchamment le contrôle de votre cerveau et c’est l’aspect le plus désagréable de l’expérience. Par conséquent, j’ai vite lâché l’affaire. J’ai trop de responsabilités pour me permettre de partir en couille.


Toujours est-il qu’il existe, en plus du cul, une autre activité extra-professionnelle à laquelle je m’adonne avec presque autant d’assiduité que la première : le sport. Avec la vie trépidante que je mène depuis que j’ai rejoint OMC[1], les déplacements incessants au bout du monde, les nombreux repas d’affaires bien trop arrosés et les innombrables soirées de gala qui en découlent, j’ai besoin de me dépenser quasi quotidiennement autrement que dans un pieu. Sans ça, je deviendrais complètement fou. Je fais du sport depuis que je suis en âge d’en pratiquer. Pour moi, c’est comme boire ou manger. J’en ai besoin. Et si, aujourd’hui, je ne peux pas forcément en faire autant que je le voudrais, je m’accorde malgré tout quelques heures par semaine pour boxer dans une petite salle de Brooklyn.


Bref, tout ça pour dire que j’ai la chance de pouvoir m’envoyer qui je veux sans même prendre la peine de claquer des doigts. Alors, pourquoi aurais-je dû dire non à la ravissante (et manifestement trop bruyante) réceptionniste ? Je suis un queutard assumé, et, malheureusement, Poppy vient d’en faire les frais. Elle s’en remettra.


— Tu es sûre de vouloir connaître la réponse à cette question ?


En réalisant la portée de mon interrogation, elle esquisse une grimace affolée qui me fait rire.


— Tu as raison, je ne veux surtout pas savoir !


— Oh, aller, je ne te savais pas si prude…


La reprise de sa réplique de la veille la fait glousser et alors qu’elle bascule légèrement la tête en arrière pour replacer sa frange, je me surprends à l’observer discrètement. Mes yeux se posent sur l’ourlet de ses lèvres, suivent la courbe délicate de sa gorge laiteuse pour finir par tomber sur la trace violacée d’un suçon à moitié dissimulé par le col de sa robe. Qu’est-ce que c’est que ça… ? Ne m’attendant absolument pas à découvrir une telle chose sur elle, je reste un instant abasourdi en fixant le sceau d’un autre sur sa peau diaphane. Et soudain, sans crier gare, l’idée que cette dernière puisse marquer de toutes les manières possibles et inimaginables sous les assauts de ses amants s’infiltre insidieusement dans mon esprit déclenchant alors un violent début d’érection dans mon boxer.


Putain, mais c’est quoi ton problème ? Pense à autre chose, connard !


Qu’est-ce qui me prend depuis ce matin ? D’abord ses grains de beauté et maintenant ça… Qu’est-ce que je fous, sérieux ? En dix ans, je n’ai jamais pensé à elle de cette façon. Pas une seule foutue fois. Tout d’abord, parce qu’elle a pratiquement dix ans de moins que moi et puis, parce que c’est la sœur de mon meilleur pote, bordel de merde ! Elle est carrément, mais alors, carrément hors limite.


Elle le sait, je le sais, tout le monde le sait, putain.


Contrairement à ce que beaucoup peuvent croire, il existe bel et bien certaines règles élémentaires à respecter entre amis. Vous imaginez bien que le fameux Bro Codede Barney Stinson ne sort pas de nulle part. Les mecs peuvent être sans foi ni loi avec les femmes, c’est vrai. Mais pas pour tout ni avec n’importe qui. Et s’il y a bien trois règles à respecter scrupuleusement, c’est celle de l’ex, de la mère et de la sœur. On ne fantasme pas, on ne drague pas et on ne couche pas avec la sœur de l’un de ses potes, c’est la base. Surtout pas celle de Jack O’Shea. À moins de vouloir finir au fin fond de l’Hudson River, pieds et poings liés.


« En même temps, on n’est pas censé la voir à poil non plus… », me glisse une petite voix sournoise dans ma tête.


Au souvenir de cet épisode malencontreux, je déglutis sans même essayer d’être discret. Mon cœur s’emballe au point d’en sentir les battements jusqu’au bout de mes doigts. Aussitôt, un flot d’images folles me revient en tête. Des images qui n’arrangent en rien la trique qui commence dangereusement à tendre la couture de mon short de sport. Pourtant, ce n’est pas faute d’essayer d’oublier. Depuis hier, je fais tout pour effacer de ma mémoire la vision ahurissante de son corps nu, de ses seins ronds aux adorables tétons roses, de sa taille incroyablement fine, de ses hanches girondes…


Putain, impossible.


En toute objectivité, j’ai toujours trouvé Poppy plutôt mignonne, mais je crois que, depuis que je la connais, j’ai plus ou moins fais en sorte d’éviter de regarder en dessous de ses épaules. Premièrement, pour toutes les raisons que j’ai évoquées plus haut, et puis parce qu’il y avait constamment d’autres distractions plus intéressantes autour de nous, distractions qui, elles, m’étaient permises. Je n’ai alors jamais osé imaginer quoi que ce soit à son sujet. C’était Aileen, la petite sœur de Jack. Une brune aux yeux bleus, point barre.

Grossière, grossière erreur.


Jamais je n’aurais imaginé que sous ses fringues, elle me cachait tout ça. Et quand je dis « tout ça », je veux dire tout ce qui me fait triquer sur cette maudite planète, et pas qu’un peu, si vous voyez ce que je veux dire. Je ne l’ai pas vue dans son intégralité, mais le peu que j’ai eu la chance de découvrir est absolument exceptionnel. Croyez-moi, j’ai rencontré et sauté beaucoup de nanas magnifiques au cours de ma vie mais seul un nombre infime d’entre-elles possédaient un corps comme le sien : littéralement fait pour baiser.


En long, en large et en travers, putain.


Des courbes à n’en plus finir, tout ce qu’il faut là où il faut, de quoi s’agripper partout… Seigneur, rien que le fait d’y repenser me donne chaud. Elle était tellement attirante sur cette plage, les cheveux trempés, la peau légèrement frissonnante… J’avoue que durant un trop long instant, j’ai oublié qui elle était et ce qu’elle représentait. Inutile de me juger, n’importe quel homme normalement constitué aurait tout oublié en la voyant barboter dans l’eau les seins à l’air.


Eh merde, maintenant j’ai vraiment la trique.


Discrètement, je glisse l’une de mes mains sous la table pour presser ma bite et tenter de la contenir. Il faut vraiment que je me calme, c’est complètement ridicule. Elle est bonne et alors ? Pas de quoi paniquer. J’en ai vu d’autres. Ce n’est ni la première ni la dernière qui croisera mon chemin. Depuis quand est-ce que j’agis comme un puceau malmené par ses hormones ? J’ai trente-huit ans, j’ai dépassé ce stade depuis longtemps.


Passe à autre chose, et vite.


Au même moment, Jack se lève de sa chaise, me faisant sursauter sous le regard interrogateur de sa sœur, avant d’annoncer à l’assemblée qu’il se retire pour prendre une douche. Très vite, les autres prennent également congés. Lauren se rend à la réception pour demander un surplus de serviettes de bain, tandis que Savannah et Callahan s’échappent pour emmener Caitlin à la plage.


Une fois seuls, me souvenant d’avoir réservé, la veille, une séance de snorkeling, je me redresse à mon tour, puis me tourne vers Poppy pour lui proposer de m’accompagner. Après tout, je lui ai promis d’apprendre à la connaître, alors quoi de mieux qu’une activité aquatique entre amis pour concrétiser mon intention – en tout bien toute honneur, cela va sans dire (mais ça va quand même mieux en le disant).


En entendant ma proposition, elle semble un peu déstabilisée. Lentement, elle recule les épaules, les yeux légèrement écarquillés.


— Euh, comment ça ? Ensemble ? Enfin, je veux dire, tous les deux ? bafouille-t-elle, sincèrement étonnée.


Je porte mon verre de jus d’orange à mes lèvres et le vide avant de le reposer sur la table.


— Tu vois quelqu’un d’autre avec nous, là ?


Le regard braqué sur moi, elle se mordille le coin de la lèvre, incertaine.


— Non, mais…


Je louche vers elle en retenant un sourire en coin.


— Qu’est-ce qu’il y a, Poppy ? Tu ne sais pas nager, c’est ça ?


Ma moquerie détend aussitôt l’atmosphère et lui fait lever les yeux au ciel.


— Très drôle ! Non, je suis juste surprise que tu veuilles que je t’accompagne, c’est tout.


Comprenant où elle veut en venir, je me penche vers elle, m’appuyant sur la table et le dossier de sa chaise pour affirmer d’une voix douce :


— Ne le sois pas, si je te le propose, c’est que j’en ai envie.


N’ayant pas vraiment réfléchi à mon geste, il me faut plusieurs secondes pour réaliser que nos visages ne sont plus qu’à quelques millimètres l’un de l’autre. Et en en prenant conscience, une sorte de long frisson me saisit le corps tandis qu’une chaleur inhabituelle vient s’épanouir entre mes deux omoplates. Pris par surprise par cette sensation fortuite, je cheville mon regard au sien pour y découvrir, avec étonnement, une confusion plus ou moins similaire à la mienne. Les pupilles légèrement dilatées et le souffle court, elle m’octroie un regard involontairement lascif qui provoque une contraction délicieuse dans mon bas-ventre.


Putain, qu’est-ce que c’est que ce regard ?


Le sang se met à fuser dans mes veines, et, tout à coup, mon esprit est obnubilé par quelque chose que je n’arrive pas à déterminer. Un désir, une envie, un besoin. Nous ne prononçons pas le moindre mot, mais l’intensité silencieuse qui vibre entre nous est plus éloquente que n’importe quelle parole.


Lentement, sans qu’elle puisse manifestement se contrôler, ses yeux se perdent sur mon visage, glissent furtivement jusqu’à ma bouche, et, pendant un cours instant, j’ai la sensation très particulière de sentir sur mes lèvres le poids de son désir.


Bordel.


À la voir comme ça, la bouche légèrement entrouverte, les paupières papillonnantes et le regard voilé, elle me donnerait presque l’impression d’avoir… envie de moi ?


Atterré par cette supputation grotesque, je raye immédiatement l’idée de mon esprit. Je déconne sérieux. Il ne se passe rien du tout, je débloque – encore –, c’est tout. Entre elle et moi, ce n’est pas comme ça, cela ne l’a jamais été. Je ne dois pas tout mélanger. On ne s’attire pas, ne se désire pas, on s’apprécie comme des amis, c’est tout. D’autant plus qu’elle a un mec, si j’en juge la présence du suçon dans son cou et la conversation que Jack et moi avons surpris au bord de la piscine hier... et puis pourquoi je pense à tout ça, putain ? Cela ne devrait même pas m’effleurer l’esprit !


J’ai sincèrement envie de devenir son ami et c’est exactement ce que je vais faire. Sans ambigüité aucune. On va passer du temps ensemble comme deux adultes responsables qui s’apprécient et surtout, je vais arrêter mes conneries. Pas de pensées salaces, de suppositions débiles et de gestes déplacés.


« Considère-là comme ta sœur… tu as l’habitude, non ? », me suggère ma conscience. Je n’ai pas coutume de l’écouter, mais cette fois-ci, force est de constater qu’elle a raison. Si je ne veux pas me retrouver dans la merde, c’est la meilleure des choses à faire.


« Poppy O’Shea est ta sœur, connard. »


À force de me le répéter, ça finira par rentrer.


Décidé à ne pas me laisser perturber par mes pensées anormales, je redresse un peu trop brusquement pour être naturel et lâche d’un air désabusé :


— Très bien, alors préviens les autres et rendez-vous dans 15 minutes sur le ponton.


Vraisemblablement déstabilisée par mon changement d’attitude, elle murmure un simple : « OK… » avant que je ne hoche la tête et quitte le pavillon, l’esprit plus embrouillé qu’autre chose.



[1]. O’Shea Management Corporation, évoqué dans Reckless Love.

SUIVEZ DIANE HART SUR INSTAGRAM

  • Pinterest - Black Circle
  • Icône social Instagram
  • Black Facebook Icon
  • Spotify - Black Circle
  • Noir Amazon Icône
  • Vimeo - Black Circle