Risky Love - Chapitre 3

Poppy


Après une douche rapide, j’enfile un maillot de bain une pièce de couleur corail très largement décolleté avant de passer sur mes épaules un kaftan brodé Antik Batik vert émeraude. J’adore les kaftans, je dois en avoir une bonne dizaine. Ils sont idéals en cas de forte chaleur. Décontractés tout en restant super élégants.


À présent démaquillée, j’applique sur mon visage et mon décolleté une grosse couche de crème solaire. J’en profite également pour retoucher le camouflage de mon suçon, qui, après ma baignade, a perdu un peu de sa densité.

Je n’en ai peut-être pas la couleur de cheveux, mais j’ai hérité de ma mère sa fragile et délicate peau de rousse. Autrement dit, non seulement le soleil est relativement dangereux pour moi (bonjour, cancer de la peau !), mais il a tendance, si je ne me protège pas, à me transformer en véritable tomate immolée. J’entretiens donc ma carnation laiteuse avec une rigueur quasi religieuse. Alors que la mode est aux teints et aux corps hâlés, je fais, pour ma part, figure de véritable outsider, mais je ne m’en plains pas. J’aime être différente et je sais que la majorité de mes ex-copains ont tous adoré les nuances nacrées de ma peau pâle. Surtout qu’elle a tendance à marquer très facilement… si vous voyez où je veux en venir. Bref, tout ça pour dire que cela ne me complexe absolument pas, au contraire. Je me plais d’ailleurs secrètement à penser que cela me confère un petit air romanesque d’héroïne austenienne.


On est fleur bleue, ou on ne l’est pas !

Je passe ensuite les dix minutes suivantes à tenter de trouver ma paire de sandales Hermès au milieu du bazar ahurissant qu’est devenu mon bungalow. C’est dans ce genre de moment que mon « bordelisme » aigu me désespère profondément. Il y a des fringues absolument partout et je dois avouer qu’à ce stade, je me demande comment je me suis débrouillée pour en arriver là. On dirait que ma valise a été éventrée par une horde de mercenaires sans pitié. Je finis néanmoins par les repérer entre deux maillots de bain, eux-mêmes coincés entre deux minaudières.


Une fois parée, j’attrape une large capeline en paille et mon panier de plage tout en me promettant intérieurement de tout ranger avant de me coucher ce soir… si je ne suis pas trop fatiguée.


On ne se refait pas, hein !

Après avoir verrouillé la porte de la maison, je décide d’explorer les environs à pieds en longeant les sentiers battus. Heureusement, tout est parfaitement balisé et après avoir marché quelques minutes, je repère un panneau indiquant la direction de l’une des nombreuses piscines de l’île. Je m’y dirige donc d’un pas soutenu, rythmé par le chant reconnaissable des toucans. Une fois sur place, je prends quelques secondes pour admirer l’espace. Encerclée par de nombreux palmiers, la piscine, réalisée sur mesure pour se fondre admirablement dans l’environnement, est une véritable oasis de verdure. Quelques transats en teck ont été installés de part et d’autre de cette dernière et en m’avançant, je repère avec excitation la silhouette de rêve de ma meilleure amie, allongée sur l’un d’entre deux.


Discrètement, je m’avance sur la pointe des pieds alors qu’elle semble s’être assoupie sous l’immense parasol qui la surplombe. Sans faire de bruit, je m’assieds à côté d’elle et après avoir posé délicatement mon sac sur le sol, je me penche en avant et murmure près de son visage :

— Bouh !

Surprise par le son de ma voix, elle sursaute si violemment qu’elle en fait tomber ses lunettes de soleil. Puis, réalisant que ce n’est que moi, elle éclate de rire avant de s’asseoir et de se pencher pour ramasser ses solaires sur les dalles chaudes.

— Bordel, tu m’as fait peur !


Je m’esclaffe à mon tour en ôtant mon chapeau. Une fois redressée, elle m’adresse un immense sourire et nous nous dévisageons quelques secondes, profondément heureuses de se revoir après de longs mois sans pouvoir le faire. Et comme à chaque fois que je la retrouve, je ne peux m’empêcher d’admirer sa beauté renversante.

Lauren a toujours été merveilleusement belle, même aux heures les plus critiques de l’adolescence. Elle fait partie de ces rares femmes qui dégagent une aura unique et envoûtante qui vous attire et rend les hommes parfois fous à lier. Seulement, pendant de très longues années, quelque chose en elle semblait en veille, absent. Comme la dernière pièce manquante d’un puzzle qui donne à l’ensemble un goût d’inachevé. Et ce, jusqu’à la naissance de sa fille. Je crois que donner la vie a soulagé profondément sa conscience. Ses yeux brillent à présent d’un éclat nouveau et serein qui lui donne l’air plus épanoui que jamais. Et si sa vie a longtemps été une succession d’événements éprouvants qui m’ont très souvent affolée, je suis aujourd’hui profondément heureuse qu’elle ait enfin trouvé sa place aux côtés de mon frère.

— Coucou ma Lol’s, murmuré-je, en lui tendant les bras pour l’inviter à m’enlacer, le cœur serré par toute la profonde adoration que j’éprouve pour elle.


J’ai toujours été très tactile et quand il s’agit de ma meilleure amie, je ne suis pas du genre à lésiner sur les démonstrations d’affection, même si je sais qu’elle n’en est, elle-même, pas forcément très friande.


— Mon Monster Munch, soupire-t-elle en se blottissant contre moi. Tu m’as tellement manqué !


— Seigneur, toi aussi, soufflé-je dans la masse de ses cheveux blonds heureuse d’entendre à nouveau ce surnom saugrenu, souvenir du temps où je raffolais de ces chips soufflées.

Malgré l’odeur ambiante d’huile de monoï, très probablement étalée partout sur sa peau, je perçois le parfum familier de son shampoing à la cerise.

— Tu es bien installée ? Ton cottage te plaît ? On vous a mis un peu à l’écart pour que vous soyez tranquilles. Tes parents ont également leurs quartiers un peu plus loin.

Nous nous éloignons et elle se réinstalle tout en calant ses lunettes sur le haut de son crâne. Avec les rayons du soleil, les taches de rousseur du bout de son nez sont bien plus prononcées que d’habitude. Contrairement à moi, Lauren a la chance de dorer sous les rayons du soleil et non de rougir…

— Tu plaisantes ? m’exclamé-je en me levant pour installer ma serviette. Cette île est paradisiaque ! Je ne sais pas pour vous, mais perso, je compte m’installer ici… genre définitivement.


Elle rit puis pose ses doigts autour de son nombril pour tapoter son ventre.

— Remercie ton frère et ses habitudes de milliardaire…


— Habitudes qui sont désormais les tiennes et celles de ta fille, je te signale ! Tu devrais être habituée depuis le temps. D’ailleurs, où est mon adorable petite merveille ?

— Avec tes parents, ils ne devraient pas tarder à arriver.

Une fois en maillot, je réajuste mon décolleté puis m’étends sur le matelas moelleux afin de me tartiner le corps d’écran total alors qu’une employée s’approche discrètement pour nous proposer des boissons.


— Allez, soyons fous, je vais prendre un mimosa, toi ?

Lauren se tourne vers la jeune femme et rétorque :


— Une San Pellegrino avec deux rondelles de citron, merci.

Étonnée, j’hausse un sourcil interrogateur puis dès que l’employée a disparu, je n’attends pas une seconde de plus pour lui demander :


— Pas d’alcool ? Tu es au régime ou quoi ?


Elle sourit puis se cale sur le flanc pour me faire face, une main soutenant sa tête.

— Au régime ? Poppy, ce mot ne fait même pas partie de mon vocabulaire. Non, je… comment dire ? Je ne peux pas, c’est tout.


Je penche la tête sur le côté, perplexe.

— Comment ça, tu ne peux p…

Il ne m’en faut pas beaucoup plus pour comprendre. Immédiatement, je bondis et pivote vers elle, les yeux écarquillés.


— Oh mon Dieuuu ! Tu es enceinte ?


Elle se mord la lèvre en souriant avant de rire.

— Oui, de trois mois et demi…


— Oh mon Dieu ! Oh mon Dieu ! Oh mon Dieu !


Je sens immédiatement les larmes me monter aux yeux et machinalement, je me serre de ma main comme d’un éventail pour tenter de les retenir.

— Mince, je vais encore chialer !

Je passe mes index sous mes paupières pour sécher les premières gouttes qui s’y sont accumulées tout en surprenant son regard débordant de tendresse.

— C’était prévu ? lui demandé-je avant de lui prendre les mains pour les serrer affectueusement.

Elle acquiesce.


— Cela faisait plusieurs mois qu’on avait envie d’en avoir un autre. Alors on a pris la décision d’arrêter tout contraceptif et en fait, je suis tombée enceinte assez rapidement.

— Olala, je suis trop contente pour vous, Jack doit être fou de joie !


Elle me lance un regard lourd de sous-entendus, l’air de dire : « Euh… ne m’en parle pas ! ».

— Quoi ? Il est relou, c’est ça ? présumé-je, déjà certaine de sa réponse.

— À ton avis ? Je ne sais pas si tu te souviens de comment il était quand j’étais enceinte de Cat…


Je hoche la tête tout en mimant un air alarmé.


— Exactement, confirme-t-elle en faisant rouler ses yeux au ciel. Je pensais que ça passerait après le premier, tu vois. Je veux dire, une fois que tu es rodé, tu es normalement censé mieux savoir gérer tes émotions. (Elle laisse échapper une sorte de son, entre un rire et un reniflement ironique). Visiblement, ce n’est pas son cas. Je ne sais pas ce qu’il se passe dans son cerveau mais le fait de savoir que j’attends son enfant le transforme en espèce de dragon surprotecteur et étouffant !


Je ricane.

— Et moi qui croyais que c’était son comportement naturel ! Ma pauvre chérie, mais comment fais-tu pour le supporter ?

— Eh bien, le fait qu’il soit un Dieu au lit aide pas mal…


Elle fait jouer ses sourcils et en réaction, je fais mine de me faire vomir en mettant deux doigts dans ma bouche.

— Épargne-moi ce genre d’horreur, s’il te plait, sinon je vais rendre mon mimosa avant même de l’avoir bu !


Son éclat de rire m’arrache un sourire.

— Et toi alors ? Raconte-moi tout, même si je sais déjà l’essentiel. Comment se passe ta vie parisienne ?


L’employée réapparait avec nos boissons et je m’empresse d’avaler une gorgée.

— Épuisante mais j’adore ce que je fais !

— Poppppyyyy !

L’adorable petite voix de Caitlin retentit joyeusement de l’autre côté de la piscine et je souris lorsque je la vois courir à toutes jambes dans notre direction, suivie de Jack, Will et de mes parents.


— Cat, ne cours pas autour de la piscine, cela fait dix fois que je te le dis ! s’écrie sa mère d’une voix autoritaire qui me fait toujours un drôle d’effet, même après tout ce temps.

La petite, obéissante, ralentit considérablement le pas avant de se précipiter directement dans mes bras. Immédiatement, je la soulève et la cale sur ma hanche avant de couvrir ses joues douces de baisers qui la font rire à grands éclats. Le nez plongé dans son cou tout chaud, je me délecte de son odeur de bébé. Elle sent toujours si bon, je pourrais la manger.


Vêtue d’un maillot une pièce à volants et d’une mini paire de méduses pailletées, elle est vraiment trop mignonne. Ses petits yeux gris aux longs cils bruns, exacte réplique de ceux de son père, se posent sur moi avec adulation et je lui souris, faible face à sa bouille d’amour.

— Comment vas-tu, ma doucette chérie ?

— Bien, me rétorque-t-elle en minaudant avant de glousser lorsque je pince doucement son petit nez et lui chatouille le ventre.


— Quelqu’un m’a dit que c’était bientôt ton anniversaire ! Je me trompe ?


— Naaan !

— Alors quel âge vas-tu avoir cette année ? Compte sur tes doigts.

Elle me montre sa menotte puis lève quatre de ses doigts tout en m’adressant un sourire très fier.

— Cinq ans !

Je rigole avant de soulever son petit auriculaire qui manque à l’appel pour avoir le compte exact.


— Voilà, comme ça, c’est mieux. Cinq ans, cinq doigts. En tout cas, j’espère que tu as apporté ta plus belle robe de princesse pour l’occasion.

— Oui et tu sais, tu sais, eh bah, j’ai même une couronne qui brille !


— Annh ! J’ai hâte de voir tout ça !

Jack s’avance, le sourire aux lèvres, et une fois à notre hauteur, malgré la présence de sa fille dans mes bras, il m’enlace et embrasse longuement ma tempe. Derrière son épaule, je jette un bref coup d’œil vers Will qui, à présent assis sur la margelle en pierre de la piscine, les pieds dans l’eau, nous contemple d’un air énigmatique.

— Salut, morveuse.


Je reporte mon attention sur mon frère et soupire en savourant sa tendre étreinte. Bordel, sa tronche de cake m’avait manqué, mais qu’est-ce qu’il m’exaspère quand il m’appelle comme ça !

— Va te faire voir !

Son torse vibre contre moi alors qu’il est pris d’un petit rire avant que je ne recule pour l’admirer. La vie est quand même relativement injuste... En plus d’être tout à fait séduisant (je n’en dirais pas plus, il reste mon frère et… beurk), extrêmement intelligent et riche à millions, mon imbécile de frangin s’avère être également un merveilleux partenaire pour Lauren ainsi qu’un fabuleux papa pour Caitlin. Et pourtant, c’était loin d’être gagné d’avance en ce qui concerne ces deux dernières.

En effet, il a longuement abjuré cette part de lui, celle qui lui soufflait doucement à l’oreille qu’il était peut-être digne d’elles, digne d’aimer, d’être aimé. Il a longtemps été très malheureux de se croire incapable d’être à la hauteur de notre père. Il ne l’a jamais vraiment avoué, bien sûr, mais c’était si évident, si déchirant de le voir se débattre contre lui-même, contre des certitudes absurdes implantées par sa mère biologique. Jack a toujours été le portrait craché de Papa, qu’il ait voulu l’admettre ou non. Il n’y a qu’à les voir ensemble pour s’en convaincre, qu’à les voir dévisager leurs femmes. Ils ont ce même regard, cette même façon de les adorer en silence… Mon Dieu, ce regard ! Je nous souhaite à toutes de connaître ça, un jour. Enfin bref, tout cela pour dire qu’il a beau être mon frère et me taper sur le système soixante-dix pourcent du temps, je ne peux m’empêcher d’admettre qu’il fait partie de ces rares hommes qui ont le pouvoir de bouleverser la vie d’une femme.

— Moi aussi, je t’aime, la mioche.


— Papa, c’est quoi « mioche » ? demande Cat tout en jouant avec la bretelle de mon maillot de bain.

— C’est tante Poppy, mo chuisle, lui répond-il, un sourire goguenard au coin de ses lèvres.


Je le fusille du regard avant de caresser les cheveux de ma nièce.

— N’écoute pas ton père, chérie. Il n’a plus toute sa tête. Et sinon, c’est nouveau, la barbe ? contre-attaqué-je en fixant cette dernière sur ses joues. Si le but était de ressembler à Papa, c’est raté. Tu devrais te raser, tu es moche.

— Tu sais quoi ? Je me raserais la barbe quand tu auras enfin décidé de te raser les jambes.


— Ha, ha, ha ! Profites-en pour raser aussi ton sens de l’humour car il laisse franchement à désirer !

Trente ans que nos chamailleries ne cessent de fatiguer/amuser notre entourage et visiblement, nous ne sommes pas prêts de nous arrêter. Cela dit, cela aura sûrement moins l’air marrant lorsque nous aurons cinquante balais.


— Au fait, félicitations ! m’exclamé-je. Lol’s vient de m’annoncer la bonne nouvelle !


L’expression de son visage d’ordinaire toujours très impénétrable s’éclaire soudain alors qu’un merveilleux sourire vient étirer ses lèvres.

— Merci, murmure-t-il, avec pudeur. On est vraiment très heureux. N’est-ce pas, mo chuisle ?


Ma filleule hoche la tête, ravie qu’il lui accorde son attention et lui demande son avis.

— Poussez-vous et laissez-moi embrasser ma fille unique et préférée !


La voix grave et arbitraire de mon père derrière mon frère me fait pouffer.


— Hello, mon Papou !

En polo bleu ciel et short de bain bordeaux, il s’approche de nous tandis que Jack récupère Caitlin dans mes bras pour me laisser le champ libre. Mon père m’attrape alors par les épaules et m’attire contre lui avec empressement. Aussitôt l’odeur de son parfum ambré envahit mes narines et je ferme les yeux, bercée par la douceur réconfortante de son accolade paternelle.


— Ma reine, comment vas-tu ? Quoi de neuf ?


Je cale ma tête contre son torse moelleux, parfaitement à ma place dans ses bras.

— Oh tu sais, comme d’habitude, rien de neuf que du vieux !


Il recule légèrement, un sourire plein d’amour aux lèvres.

— Laisse-moi te regarder… (ses mains s’arriment de part et d’autre de mon visage et ses pouces passent doucement sur mes pommettes). Les Froggies[1] ne te mènent pas trop la vie dure, hein ?

— Rien que je ne puisse supporter.

— Tu sais ce que l’on dit, n’est-ce pas ? Si nous autres britanniques pouvons survivre à notre cuisine, nous pouvons survivre à tout[2] !

J’éclate de rire. Étant d’origine irlandaise, mon père aime se moquer gentiment des anglais. Anglais que certains de ses compatriotes continuent encore aujourd’hui de combattre plus ou moins pacifiquement.

— Voilà des paroles pleines de sagesse !

Ses beaux yeux gris me couvent avec une telle adoration que j’en suis presque émue aux larmes. J’ai toujours été très proche de mes parents mais depuis que je vis en France, je les vois bien moins souvent que je ne le souhaiterais. Mon père étant acteur, nous avions l’habitude de passer le plus de temps ensemble entre deux tournages, histoire de profiter un maximum des uns et des autres avant d’être séparés à nouveau. Au fil des années, ces moments familiaux ont tissé des liens privilégiés et indéfectibles entre nous. Et contrairement à Jack, qui a quitté la maison relativement tôt, je suis restée dans le foyer parental jusqu’à mes vingt-cinq ans, vivant alors pratiquement comme une enfant unique.

Il n’empêche que, malgré la différence de relation que nous pouvons entretenir avec lui, mon père représente pour Jack et moi un véritable modèle. Une figure d’intégrité, d’homme, d’époux, de père. C’est très probablement cliché mais j’ai longtemps espéré rencontrer un homme comme lui. Aux mêmes principes intègres et à la même dévotion pour sa famille.

Il finit par s’incliner pour embrasser délicatement mon front.

— Je suis heureux de te voir, ma fille. Tu nous as beaucoup manqué avec ta mère.

— Vous m’avez aussi beaucoup manqué, murmuré-je en déposant un baiser sur sa paume.

Il m’octroie une dernière caresse sur la joue puis s’éloigne et aussitôt ma mère prend le relais, me sautant presque dessus avant de m’écraser contre sa poitrine.

— Mon ange ! Depuis combien de temps es-tu arrivée ? Tu aurais dû nous prévenir, nous t’aurions accueillie sur la plage !


Son parfum capiteux me renvoie à de nombreux souvenirs d’enfance et je m’en délecte, l’inspirant à pleins poumons pour m’en imprégner. Vêtue d’un pantalon large et d’une longue chemise en lin rose pâle aux manches retroussées, elle semble avoir un peu maigri par rapport à la dernière fois que je l’ai vue. Ses cheveux roux, relevés dans une sorte de chignon banane approximatif révèlent son cou gracile autour duquel pend un collier en corne et ivoire oversize. Comme d’habitude, elle est l’élégance même.

— Il y a un peu plus d’une heure mais j’ai préféré m’installer et me rafraîchir avant.


L’une de ses mains aux ongles vernis attrape mon menton pour examiner attentivement mon visage.

— Tu as une petite mine, mon trésor. J’espère que tu vas profiter de ton séjour ici pour bien te reposer et retrouver la splendeur habituelle de ton teint de porcelaine. Une peau délicate comme la nôtre nécessite un soin tout particulier.

Je lève les yeux au ciel en entendant son conseil beauté, déjà prescrit des milliers de fois, avant de prendre un instant pour la regarder. De prime abord, je suis frappée par l’éclat las de ses beaux yeux mauves. Elle qui, d’ordinaire, est toujours pimpante et pleine de vie, paraît soudain étrangement éreintée, presque… éteinte ? Aussitôt, mon cœur, saisi par une vive angoisse, se met à palpiter dans ma poitrine. J’ai beau avoir conscience que mes parents ne sont plus tout jeunes et qu’irrémédiablement, ils finiront par ne plus être là un jour, je refuse d’imaginer ma vie sans eux à mes côtés.

— Et toi, Maman ? Est-ce que tout va bien ? lui demandé-je d’une petite voix concernée en posant mes mains sur ses épaules pour les masser brièvement.


— Tout va bien, ma poucette, j’ai juste un peu mal à la tête depuis hier soir. Je crois que j’ai attrapé une petite insolation. J’irais m’allonger avant le dîner.

Rassurée par son explication, je lâche un petit soupir de soulagement avant qu’elle ne se détourne pour aller s’installer à son tour sur un transat, un peu plus loin, juste à côté de celui de mon père. C’est drôle, quoi qu’ils fassent, où qu’ils soient, vous pouvez être sûrs de toujours les trouver ensemble. Comme deux ados amoureux, ils sont inséparables.

Au même moment, j’entends un grand « plouf » et en me retournant, je constate que Jack vient de plonger dans la piscine, éclaboussant par la même occasion son meilleur ami qui, hilare, s’empresse d’enlever son tee-shirt pour le rejoindre. Mon regard s’attarde une demi-seconde sur l’étroitesse des hanches de ce dernier, ceinturées beaucoup trop bas par son maillot de bain bleu ciel, avant de secouer la tête pour rejoindre ma meilleure amie.


Contrôle tes hormones, succube !

— Et sinon… comment va le petit marquis ? me demande ma meilleure amie sur le ton de la confidence en se tournant vers moi pour ne pas que les autres puissent l’entendre.

C’est comme ça qu’elle surnomme narquoisement Alexandre et je dois admettre que cela lui va plutôt bien.

— Ça va… enfin, j’imagine.


Je me laisse tomber sur le matelas de la chaise longue, attrape un stylo, puis mon cahier de mots fléchés dans mon panier et lorsque je reprends ma position initiale, je la surprends en train de m’évaluer attentivement, la bouche pincée.

— Vous n’êtes plus ensemble ?


Je repose le cahier sur mes cuisses.

— Si, si, on continue à se voir, mais on n’a jamais vraiment été « ensemble », répliqué-je en mimant les guillemets. Ça reste très… occasionnel, si tu vois ce que je veux dire.

— Et ça te convient comme ça ?


— Bien sûr, ce n’est qu’un plan cul.

— OK…


J’ignore son intonation incrédule et le froncement de sourcils qui va avec. Il faut dire que la pro des coups d’un soir, c’est elle. Pas moi. Moi… moi, j’ai toujours été la plus romantique des deux. Celle qui tombe amoureuse au premier regard et qui parle mariage et prénoms d’enfants avant même d’avoir couché avec le mec. Alors m’entendre lui dire un truc pareil avec une telle désinvolture a, à raison, de quoi l’interpeller.


Heureusement, elle n’insiste pas, et, après quelques secondes de silence, elle se penche vers moi pour murmurer :

— Et sinon… je voulais te demander. Il est comment au pieu ? Est-ce que les français sont aussi bons amants qu’on le prétend ?


Je retiens un petit rire. Lauren n’est pas franchement le genre de copine à se passionner pour la vie sexuelle de ses amies. Ça, ça serait plutôt ma spécialité. Tout d’abord parce que, malgré ses nombreuses frasques de jeunesse, elle a toujours été relativement pudique et puis ensuite, parce qu’ayant absolument tout testé dans ce domaine, les exploits des autres ne l’ont jamais franchement captivée.

— C’est toi ou les hormones de grossesse qui parlent là ?

Elle s’esclaffe.

— Putain, sûrement ! Je ne pense qu’à ça depuis des semaines… Vas-y fais-moi rêver !

— Je suis désolée de te décevoir, rigolé-je, mais non, sa bite n’éjacule pas des paillettes. En revanche ses performances sont, dans l’ensemble, tout à fait honnêtes.


— Tout à fait honnêtes ? Ça veut dire quoi ça ? C’est un bon coup ou c’en est pas un ?

— Qui est un bon coup ?


Nous sursautons en même temps en entendant la voix de Jack et c’est à ce moment-là que nous réalisons que lui et Will se sont considérablement rapprochés. Accoudés au bord du bassin, ils semblent très à l’écoute de notre conversation, supposée être intime, bordel ! Immédiatement, je sens mes joues s’échauffer et sans pouvoir m’en empêcher, je tourne la tête vers Will qui, de son côté, m’examine, intrigué, la tête légèrement penchée sur le côté. Mon Dieu, sa présence continuelle risque d’être plus dure à gérer que je ne le pensais, surtout s’il compte réellement mettre à exécution sa mission BFF[3] (oui, c’est comme cela que je l’ai secrètement baptisée) !

D’emblée, j’esquive son examen visuel pour me concentrer sur mon frère, le cœur battant malgré tout un peu plus vite entre mes côtes.

Est-ce qu’ils ont tout entendu depuis le début ?

— Crois-moi, tu n’as pas envie de le savoir ! réagit Lauren, moqueuse.

— Tu vois quelqu’un, Aileen ? m’interroge son mec sur son fameux ton paternaliste dont il n’use et abuse qu’avec moi.


— Ça ne te regarde pas, Jack, rétorqué-je en insistant sur la prononciation de son prénom comme il vient tout juste de le faire avec le mien.

— Tout ce qui te concerne me regarde, ma petite. Je le connais ?


— Non ! réponds-je un peu trop précipitamment, ce qui – bien évidemment – confirme l’existence d’un homme dans ma vie.

Idiote !

— Donc, il y a bien quelqu’un. C’est qui ?

— Personne.

— Si un mec sort avec ma sœur, j’ai le droit de savoir de qui il s’agit, ne serait-ce que pour savoir s’il est réglo ou non.


— Jack, l’interrompt Lauren en lui faisant les gros yeux, laisse-la tranquille.

Je secoue la tête, horripilée.

— Je ne sors avec personne, OK ?

— Mais tu…


— Je baise avec lui ! le coupé-je, sèchement. Voilà, tu es content ? Tu veux savoir quoi d’autre exactement ? Quelle position il affectionne particulièrement quand il me saute ?


Lauren glousse face à l’air horrifié de son amoureux.


— Non, c’est bon merci, grommèle-t-il, peu content de s’être fait rabrouer en beauté.

— Alléluia ! On peut passer à un autre chose, maintenant ?

Il hausse les épaules, et j’entends Will rire derrière lui avant de lui envoyer une tape amicale dans le dos, en signe de soutien.

— On se fait quelques passes ? lui propose ce dernier pour changer de sujet en désignant du menton un ballon de volley au bord de la piscine.

Résigné, Jack acquiesce et les deux hommes finissent par s’éloigner avant de se renvoyer la balle. Passablement énervée, j’attrape vivement mes mots fléchés et tente de me concentrer sur les cases à remplir sans toutefois y arriver. Voilà pourquoi je ne voulais pas que qu’ils soient au courant pour Alexandre. Dès qu’il s’agit de ma vie amoureuse, mes parents et pire encore, mon frère, se sentent obligés de fourrer leur nez là où il ne faut pas. Je suis même persuadée que Jack dispose d’un dossier spécial contenant l’historique et les caractéristiques détaillées de mes petits amis, comme si derrière chaque homme de ma vie pouvait éventuellement se cacher un dangereux psychopathe.


Qu’on me foute la paix, merde !


Les épaules crispées, je prends une seconde pour souffler un grand coup afin de tenter de retrouver un semblant de décontraction tandis que Lauren se lève pour aller mettre des brassards à sa fille qui réclame d’aller se baigner. Je me focalise alors à nouveau sur le cahier entre mes mains, déterminée à ne pas me laisser envahir par ma mauvaise humeur.

Objet d’une quête en cinq lettres… ?

Un rire spontané, chaud et profond – à en faire valser l’essaim de papillons dans mon estomac – me tire définitivement de ma recherche du mot juste et sans le leur en donner l’ordre mes yeux se posent vers les garçons qui jouent au centre de la piscine. Chahutant comme deux gamins, les deux hommes tentent, chacun leur tour, de se faire les pires passes possibles et inimaginables. Le genre qu’il est impossible d’attraper à moins de mesurer deux mètres cinquante et d’avoir des bras d’un mètre de long. Après une passe magistrale de Will, c’est au tour de Jack de lui envoyer le ballon.


— Essaye d’attraper celle-là, mon pote ! le nargue-t-il en faisant rouler ce dernier entre ses larges mains.

— Ferme-là et envoie.

Jack lui décoche un sourire triomphal, avant de le balancer de toutes ses forces, de sorte à ce qu’il atterrisse bien au-delà du bassin. Après une insulte bien sentie qui arrache un éclat de rire à mon frère (ainsi qu’à moi), Will rejoint la margelle en trois brasses pour s’extraire de l’eau à la seule force de ses bras.


En dépit de toutes les remontrances rabâchées encore et encore par la partie tout à fait rationnelle de mon esprit – et Dieu sait qu’elle est minoritaire ! – je le suis du regard pour ne louper aucune miette du spectacle qui s’offre à moi. Spectacle qui fait littéralement court-circuiter toutes les connexions indispensables au bon fonctionnement de mon cerveau.


Je suis pourtant habituée à faire semblant, à faire comme s’il n’existait pas. Avec le temps, je suis même devenue une vraie pro. Alors qu’est-ce qui me prend, putain ?


Malgré tout, fascinée par le roulement des muscles développés de son dos entre lesquels dégringole des torrents d’eau, je ne résiste pas à la tentation de me rincer l’œil et, sans même le faire exprès, je me mets à mordiller nerveusement le bout de mon stylo calé entre mes lèvres entrouvertes. Ouaip, il faut le voir pour le croire ! Un peu plus et j’aurais été parfaite pour intégrer le casting de la pub Coca Cola Light. Vous savez, celle où le jardinier enlève son tee-shirt devant cinq nanas en chaleur après s’être renversé du soda partout sur le torse…


« And I just want to make loooove to youuu[4]… », la chanson d’Etta James – très, très à propos – éclot soudain dans mon esprit et je me mets à la chantonner tout en continuant à me délecter de la vision splendide de son corps.

Une fois sur ses pieds, Will ajuste son maillot de bain au niveau de son entre-jambe dans un geste terriblement viril, puis passe rapidement sa main dans ses cheveux pour les égoutter, envoyant ainsi une multitude de goulettes tout autour de lui. Hypnotisée par la flexion de ses biceps et la contraction de ses abdominaux bien dessinés, je dois m’obliger à avaler plusieurs fois ma salive pour hydrater un tant soit peu ma gorge soudainement très asséchée.


Doux Jésus, j’en ai l’eau à la bouche. Il est tellement… masculin.

Mes yeux, à présent chevillés au creux de ses reins bronzés, suivent attentivement le mouvement souple de ses hanches et de son petit cul bombé alors qu’il se déplace pour aller récupérer la balle sous les palmiers.

— Voilà qui n’est pas très discret…


La voix amusée de Lauren me tire de ma contemplation et prise sur le fait, je me mets à bredouiller :

— Euh, hein ? Comment ça ?


Non, mais qui crois-je duper, franchement ?

Elle esquisse un léger mouvement de tête pour désigner Will, et je baisse aussitôt les yeux, me sentant lamentable.

— Merde… désolée…


Bon sang, quelle cruche. Je suis vraiment grave. Irrécupérable. Et surtout pas assez discrète.


— Hé, ne t’excuse pas, moi, je m’en fiche. C’est juste que… si je le remarque, d’autres le peuvent aussi.


Épouvantée, je balaye les environs du regard pour m’assurer que personne ne m’ait surpris en plein délit de matage, ce qui la fait rire.

— Rassure-toi, personne n’a rien vu, mais je te le dis, c’est tout.

— C’est juste que…, tenté-je vainement de me justifier. Il est si… (je soupire) non, laisse-tomber.


Malgré le trouble qui m’habite, je sens sur moi l’intensité de son regard compatissant et ne voulant définitivement pas apporter de l’eau à son moulin, je reporte mon attention sur ma grille de mots fléchés.

Je ne vais jamais réussir à la commencer à ce rythme-là…

— Peut-être que tu devrais lui dire…


— Lui dire quoi exactement ? objecté-je sans pour autant la regarder.


Les éclats de voix de Caitlin, barbotant en compagnie de son père et de son parrain retentissent jusqu’à nous.

— Je ne sais pas, qu’il te plaît, par exemple...


Bouche bée, ma tête pivote brutalement dans sa direction.

— Seigneur, tu as perdu l’esprit ou quoi ?

— Bah quoi ? s’étonne-t-elle en haussant une épaule. Il est peut-être intéressé.


L’aspect ubuesque de sa dernière phrase me tire un rictus mauvais.

— Oh, crois-moi, il ne l’est pas !


— Ça, tu n’en sais rien du tout.


Bien que j’adorerais y croire, je sais pertinemment que tout espoir concernant Will Atkins est stérile. Archi stérile. Évidemment, je ne dis pas qu’après une certaine dose d’alcool, il ne pourrait pas éventuellement se laisser aller dans mes bras le temps d’une nuit de sexe débridé, mais ce n’est certainement pas ce dont moi j’ai envie. Pas avec lui. J’ai été folle amoureuse de lui pendant des années, bordel de Dieu ! Si j’avais juste le désir de coucher avec lui, ça serait déjà fait depuis longtemps… enfin, j’imagine.

— Si, je le sais. Ah, graal ! m’exclamé-je, ravie.


— Quoi ?

— Objet d’une quête en cinq lettres : graal !


Elle ignore sciemment ma réponse pour remettre sur le tapis le sujet qui l’intéresse davantage.

— Franchement, je ne serais pas si sûre de moi si j’étais à ta place.


— Pourquoi ? Tu sais un truc que je ne sais pas ?


— Non, mais enfin, Aileen… Quel homme sur la Terre, hormis ton père et ton frère, n’aurait pas envie de toi dans sa vie ? Tu es drôle, fraîche et sensuelle à damner un foutu saint, bien sûr qu’il est intéressé !

— Est-ce qu’on a toujours le droit d’être fraîche passé trente ans ?


— Oh, arrête tes conneries ! Tu es fabuleuse, tu le sais et Will s’est toujours montré adorable avec toi, bien plus qu’avec moi, en tout cas.

— C’est normal, tu es la nana de ton meilleur pote.


— Et toi, sa sœur, et pourtant depuis que je le connais, il n’a jamais cessé de se préoccuper de toi. Toujours à nous demander comment tu vas, ce que tu deviens. Qui fait ça sans être un minimum intéressé, sérieux ? Je me souviens encore de sa réaction après ton agression, il y a cinq ans. Il était fou d’inquiétude à l’hôpital !


— Il me considère comme sa frangine, Lol’s, bien sûr qu’il s’inquiétait.

— Non, non, c’était autre chose. J’en suis sûre. À mon avis, il faut juste lui ouvrir les yeux.


Mais qu’est-ce qui lui prend à la fin ? Ce n’est habituellement pas du tout son genre ! Depuis quand est-elle devenue si sentimentale ?

— Mais stop, arrête ! Ne me mets pas ce genre d’idées dans la tête, s’il te plaît. Je refuse de m’illusionner à son sujet. Je sais très bien où en sont les choses entre nous. Évidemment qu’on s’entend bien, il me connaît depuis dix ans, je suis la sœur de son meilleur ami. Oh et puis de toute façon, cette discussion ne sert à rien ! Premièrement, parce que Jack ne lui donnerait jamais sa bénédiction, peu importe tous les stratagèmes sexuels que tu penses peut-être mettre en place pour lui faire changer d’avis et puis ensuite, parce que je vis en France, lui à New York, donc l’éventualité, si elle venait, peut-être, à exister, n’en est même pas une !

— Eh bah, détrompe-toi ! Figure-toi qu’il va…


— Lauren ! l’interromps-je d’une voix dure.

— OK, OK, ne t’énerve pas, j’ai compris, c’est juste que ça m’attriste pour toi, c’est tout.

— Il ne faut pas, je suis passée à autre chose depuis longtemps, d’accord ? Et on peut savoir depuis quand tu joues les entremetteuses, toi ? C’est mon rôle d’habitude !

— Depuis que je vois ma meilleure amie se perdre dans des relations sans intérêt pour essayer de noyer le poisson qui, lui, ne cesse de revenir à la surface.

— Tu dramatises, Lol’s. Will c’est… comment t’expliquer ? C’est un rêve de jeune fille un peu naïve jamais exaucé, un vieux fantasme pas tout à fait refoulé. Il sera toujours important pour moi, mais cela fait longtemps que j’ai fait le deuil de mon amour pour lui. J’ai grandi, j’ai évolué, vu d’autres choses, connu d’autres hommes. Évidemment qu’il m’est difficile de ne pas le reluquer en douce quand il se balade à moitié nu devant moi. Franchement, tu l’as vu ? Qui s’en priverait ? Ce n’est pas parce qu’on est au régime, que l’on ne peut pas regarder le menu !


Ma réplique lui tire un léger rire avant qu’elle n’abdique en levant les mains. Au même moment, un téléphone se met à sonner et réalisant que c’est le sien, Will sort rapidement de l’eau pour décrocher. Après s’être vaguement séché le torse, il attrape son smartphone pour vérifier l’identité de son correspondant et lorsqu’il découvre le nom de la personne qui l’appelle, un sourire inhabituellement tendre vient éclaircir son visage.


— Salut, ma Kitty-Kat ! Comment vas-tu ?


« Ma » Kitty-Kat ?


Une piqûre de jalousie non contrôlée vient désagréablement chatouiller le creux de mon sternum lorsque je réalise avec effroi qu’il a peut-être désormais quelqu’un dans sa vie... Quelqu’un d’important qu’il affuble manifestement d’un surnom affectueux. Merde, je ne m’attendais pas à ça. Ce n’est pourtant pas dans ses habitudes. Mais après tout, qu’est-ce que j’en sais ? Je ne l’avais pas revu depuis plusieurs années et tout le monde sait, qu’à l’approche de la quarantaine, les hommes encore célibataires commencent sérieusement envisager de se poser. C’est peut-être son cas… avec cette (putain de) Kitty-Machin-Chose.


Alors qu’il s’éloigne, le téléphone plaqué contre l’oreille, je repense à notre conversation lunaire de tout à l’heure. À ses regards sur mon corps, à son attitude étrange, presque ambigüe. En dix ans de fréquentation, il n’a jamais cherché une seule fois à approfondir les choses entre nous, ne serait-ce qu’amicalement parlant. Alors pourquoi maintenant ? Va-t-il réellement chercher à me connaître ? Ou est-ce des paroles en l’air ?

— Toujours au régime, hein ?


En réalisant que je suis – encore et toujours – en train de le fixer, je réagis au quart de tour en grognant un très éloquent :

— Ta gueule.

Lauren ricane, ravie de m’avoir – une nouvelle fois – prise sur le fait.

— Dis-moi, divergé-je, tu sais s’il voit quelqu’un en ce moment ?

— Pas à ma connaissance. La semaine dernière, il est venu accompagné d’une certaine Clarisse à un gala de charité organisé par la boîte, mais cela n’avait pas franchement l’air sérieux. Pourquoi ?


— Non, non, pour rien.


J’avoue redouter le jour où il nous présentera « la bonne », celle qu’il aura choisi pour entamer le chapitre le plus important de son existence. Très franchement, je ne suis pas certaine de pouvoir le supporter.

« Et tu es censée avoir tourné la page ? » me souffle une petite voix dans ma tête que je m’empresse aussitôt de chasser d’une violente claque mentale.

— Aller, viens te baigner, je t’entends penser d’ici ! me dit-elle en me tendant la main.

Elle a raison, il faut que j’arrête. Il est hors de question de retomber dans mes anciens travers. Will Atkins, c’est terminé, je le sais, mon cerveau le sait et quant à mon cœur, c’est juste une question de temps. Décidée, j’attrape sa main et me laisser entraîner à sa suite.




[1]. Sobriquet anglais fréquemment utilisé pour désigner les français et qui fait référence à leur goût pour les cuisses de grenouille, plat impensable pour les britanniques.

[2]. Citation de George Bernard Shaw.

[3]. BFF : « Best Friends Forever » ou « Meilleurs amis pour toujours » en français.

[4]. Traduit en français par « Et je veux juste te faire l’amour… ».

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