Risky Love - Chapitre 10

Poppy


Aussitôt, mes mouvements ralentissent et je plisse les paupières, étonnée par la vision qui s’offre à moi. Je devrais détourner le regard, mais c’est plus fort que moi. Je les scrute tout en m’efforçant de ne pas cligner des yeux pour ne rien louper du spectacle. À première vue, elle ne lui est pas inconnue. Ils sont trop proches, trop tactiles l’un envers l’autre pour s’être rencontrés à l’instant. Il se parlent en souriant, complices, plaisantent comme deux vieux amis... ou plutôt deux vieux amants.


Au contraire de toutes les autres filles présentes, elle se démarque par son style européen recherché. Vêtue d'une combinaison Pucci bariolée dans les tons bleus et perchée sur des sandales vertigineuses Jimmy Choo, elle est sublime. Très mode. Son maquillage, ses accessoires, sa façon de bouger... tout est maîtrisé à la perfection. Rien ne dépasse, aucune fausse note. De loin, je n’aperçois que sa silhouette mince et ses cheveux dorés qui cascadent dans son dos, toutefois, quelque chose me dit que son visage n’a rien à envier au reste. Mes soupçons se confirment d’emblée lorsqu’ils sont obligés de se décaler pour laisser passer quelqu’un.


Bordel, elle est sublime. Juste... sublime.

Son visage très graphique est superbement proportionné. Peau laiteuse, nez droit, grands yeux bleus, bouche large et charnue, pommettes saillantes. On dirait une poupée ou... un androïde, tant elle est sans défauts.

La musique a changé et cette fois, c’est Call On Me de Starley remixé par Ryan Riback qui fait bouger la foule. Plantée au milieu de la piste, je ne danse pratiquement plus. Je les fixe, sous le choc, me repaissant avec douleur de leur image. C’est presque une fascination perverse. Sourires racoleurs, œillades langoureuses, caresses subtiles. Tout y est. Il n’y a pas de doute possible, cette fille est sa maîtresse. Mais la vraie question est : d’où sort-elle et que fout-elle là, putain ?


Dans ma vision périphérique, je constate que Lauren a été rejointe par Jack. Les deux amoureux dansent collés-serrés sans prêter attention aux autres, me laissant alors tout le loisir d’observer le couple.


Désormais sous le patio, ils discutent, concentrés l’un sur l’autre, chacun un verre à la main : un old fashioned pour lui, un martini avec deux olives pour elle. Après un petit moment, la fille attrape le cure-dent au bout duquel sont enfilées ces deux dernières et les porte à sa bouche pour les avaler. Seulement, maladroite, elle fait (intentionnellement ?) couler un peu de sa boisson au coin de ses lèvres avant de rire de sa gaucherie. Will sourit sans la quitter des yeux puis porte doucement son pouce à ces dernières pour essuyer les quelques gouttes que la langue de la fille n’a pas pu attraper.

Aussitôt, une flèche fulgurante de jalousie me transperce la poitrine. Je me fige, les poumons brûlants d'animosité et le corps glacé, malgré la chaleur étouffante qui règne dans la pièce. Je déglutis pour hydrater ma gorge et tente d’expirer un grand coup pour repousser l’envie de m’interposer entre eux afin de le revendiquer. J’ai pourtant assisté à ce genre de scène plus souvent qu’à mon tour mais cette fois, les choses sont différentes. Notre relation a évolué, des choses ont été dites. Des choses qui ne peuvent désormais plus être ignorées. C’est idiot, mais je le prends directement comme un affront. Un affront qui mérite réparation.

Ou vengeance.


Pourtant, il ne me doit strictement rien. C’est moi-même qui lui ai demandé de faire comme si je n'existais pas. Je sais bien que ma réaction est complètement irrationnelle. J’agis comme une folle furieuse, mais, merde à la fin, il aurait au moins pu attendre quelques jours avant de m’infliger ce genre de spectacle. Quel culot, putain ! Il n’a décidément ni foi ni loi.

Savait-il depuis le départ qu’elle serait là ? Était-ce prévu ? Est-ce pour cela qu’il m’a repoussée ? Merde, est-ce que c’est sa… copine ?


Saskia De Vries.


Je sursaute et tourne la tête pour apercevoir Lauren plantée à côté de moi.

Quoi ? crié-je à son oreille par-dessus la musique avant de darder à nouveau mon attention vers le couple.

Saskia De Vries, répète-t-elle en désignant la fille d’un mouvement du menton, c’est son nom.


L’information met plusieurs secondes à atteindre mon cerveau chamboulé. J’avais donc raison... elle n’est pas n’importe qui. Et puis c’est quoi ce prénom d’abord ? On dirait les lettres restantes d’une partie de scrabble.


Tu la connais ?


Elle opine d’un air sérieux.

— Ouais, c’est la Directrice du département des Ressources Humaines d’OMC, m’explique-t-elle avec un dédain inhabituel qui me fait tiquer. Une fille à priori fiable, efficace, très respectée dans le milieu. Jack a beaucoup d'estime pour elle, c’est « d’après lui », (elle mime les guillemets avec ses doigts), l’une de ses meilleures collaboratrices. Moi, personnellement, je ne peux pas la blairer.


Cette fois sa franche hostilité m’interpelle. Voilà qui n’est pas courant. Lauren est probablement plein de choses mais elle n’est ni hargneuse ni mauvaise langue.

— Ah bon ? Pourquoi ?


— C’est une vraie garce. Tu sais, le genre de filles prête à tout pour parvenir à ses fins, quitte à écraser sur son passage les autres femmes sous ses talons aiguilles. J’ai beau l’avoir côtoyée des tas de fois, elle ne s’est jamais montrée agréable avec moi. En fait, j'ai rapidement compris qu’elle ne l’était qu’avec les hommes, parce que tu comprends, au contraire de ses congénères, elle peut toujours en tirer quelque chose.

OK, pas besoin de m’en dire plus, je vois tout à fait de quel bois elle est faite. En somme, tout ce que je déteste. Je ne comprends d’ailleurs même pas comment l’on peut se comporter de la sorte. Pour moi, la solidarité féminine est essentielle, notamment dans le monde professionnel. Il est déjà parfois si compliqué de se faire respecter en tant que femme alors si nous passons notre temps à nous marcher dessus, il n’y a plus qu’à se tirer une balle.

Elle a l’air charmante.

— Charmante, c’est le mot, ouais, rit-elle franchement. Elle ne peut pas s’adresser à un homme sans être dans la séduction, sans flirter... C’est subtil mais exaspérant pour les autres qui la regardent et devinent son petit manège. Jack a beau dire qu’elle est brillante, le constat pour moi est le même : elle a gravi les échelons grâce à son cul et dès qu’elle se trouve en présence d’une femme, elle se sent menacée.

Wow, de mieux en mieux.


Mes yeux se posent alors sur Will qui, toujours en pleine conversation avec De Vries, joue distraitement avec l’une des mèches blondes de cette dernière. Mèche que je voudrais arracher de toutes mes forces avant de la lui faire bouffer.

— Il la saute ? demandé-je au bout de quelques secondes, la gorge écrasée par la crainte et l’appréhension.

J’entends Lauren pouffer comme si la réponse à ma question semblait totalement superflue.


— À ton avis ?


Putain… putain, putain !


Mon imagination s’emballe, imagine des trucs sales et déplaisants qui me foutent le moral à zéro. Elle sur lui, lui dans elle, gémissants, peau contre peau, des orgasmes plein la bouche.


— Et Jack est d’accord avec ça ? m’étonné-je. Ce n’est pas censé être contre la politique de non-fraternisation de la société ?

— Si, bien sûr que si, mais elle bosse avec ton frère et Will depuis la création de la boîte. Elle fait presque partie des meubles, si je puis dire. Et tu sais très bien que ce genre de règles ne s’applique pas vraiment à Atkins. Tu le connais, il ne suit pas les règles, il les…


— … créent, ouais, je sais, marmonné-je en levant les yeux au ciel. Et depuis combien de temps ça dure ?

— Plusieurs années, je crois...


Quoi ?!?

Mais attends, ce n’est pas sérieux, hein ! s'empresse-t-elle d’ajouter en voyant mon air alarmé. Ça va, ça vient, c’est Will quoi.


Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai du mal à le croire...

— Elle a déjà tenté de se faire Jack ?


Ma voix n’est plus qu’un souffle ténu.

— Étonnement, non, jamais. C’est une arriviste mais pas une idiote. Elle sait très bien qu’il ne faut jamais mordre la main qui te nourrit. En tentant un truc avec ton frère, elle aurait pris le risque de saper sa carrière alors elle s’est attaquée à moins important...


— Will.

— Exactement. C’est une mante religieuse et pour être honnête, je ne sais pas s’il a vraiment conscience de la merde dans laquelle il s’est embarqué, car si pour lui, leur liaison reste purement anecdotique, en ce qui la concerne, ce n’est clairement pas la même histoire.

Tu crois ?


— Bah écoute, regarde par toi-même.


Appuyée contre une colonne, elle reluque Will par en dessous, à travers ses épais cils maquillés. Tout chez elle hurle son désir pour lui. Sa main jouant avec l’un des boutons de sa chemise sur son torse, sa position alanguie... Elle le regarde comme s’il était tout ce qu’elle espérait chez un homme. Et plus encore.

Putain, pas de doute, elle est folle de lui.

— Pour moi, ce n’est pas franchement le regard d’une femme qui s’en fout..., ajoute ma meilleure amie et elle a malheureusement raison.

— T’es sûre que ce n'est pas réciproque ? Après tout, cela fait quand même des années qu’ils couchent ensemble, elle doit forcément compter un peu pour lui.


— Franchement ? Je ne sais pas. Autant il peut parfois se vanter allégrement de certaines de ses histoires autant en ce qui la concerne, il s'est toujours montré discret.


Merde, ce n’est pas bon ça, pas bon du tout.


En voyant mon expression, Lauren passe son bras autour de mes épaules et m’emmène avec elle en dehors de la piste pour plus d’intimité. Une fois près du bar, elle prend mon visage en coupe.

— Hey, ne t’en fait pas, d’accord ? Il ne va pas l’épouser... Ce n’est qu’un plan cul et si tu veux tout savoir, il est loin mais alors loin de lui être fidèle. Elle n’a aucune importance, Poppy.


Je passe ma langue sur mes lèvres avant de gémir :

— Je sais, je saiiis... Pardon, je suis complètement ridicule.

Ses mains se détachent de mes joues tandis qu’elle dodeline de la tête.

— Non, tu ne l’es pas. N'importe qui réagirait pareil à ta place. Si tu savais comme j’ai pu être jalouse de Bambi Davis à l’époque !

L’évocation de cette fille me fait pouffer.


— Oh oui, je m’en souviens !


— J’étais persuadée que ton frère était fou d’elle alors qu’en réalité c’est de moi dont il était épris... Tout ça pour dire que les apparences sont trompeuses. Will a beau être le type le plus cool que je connaisse, il reste très secret. Je ne suis même pas sûre que Jack en sache plus que nous sur sa relation avec Saskia.


Elle n’a pas tort... et puis, je ne sais même pas pourquoi je m'accroche à ce genre de détails. Il m’a dit non, fin de l’histoire. Pourquoi est-ce que je cherche la petite bête

?

— Tu savais qu’il avait une sœur et que... ses parents étaient morts ?


Alors qu’elle est en train d’arranger ses cheveux, elle suspend son geste.

— Il t’en a parlé ? s'étonne-t-elle avant d’attraper deux verres d’eau glacée sur le plateau d’un des serveurs.

Elle me tend le verre et je l’attrape avant d’acquiescer.

— Wow, alors si ça ce n’est pas une marque de confiance, je ne vois pas ce que c’est ! Il ne parle habituellement de ce genre de chose à personne. Hormis Jack et Spencer, peu de gens connaissent sa vie personnelle. Il est extrêmement discret et comme toi, j’ai appris sur le tard son histoire familiale. Quel traumatisme quand même ! Perdre en même temps ses parents et sa petite amie...


L'inattendu de sa révélation fait légèrement décrocher ma mâchoire. Abasourdie, je la dévisage alors que trois cents théories différentes s’alignent les unes derrière les autres dans mon cerveau. Un vertige pernicieux me submerge subitement et je déglutis.

— Attends quoi ? articulé-je en insistant sur chaque mot. Comment ça sa petite amie ?

Son expression de visage se transforme radicalement et sa confusion cède aussitôt place à l'embarras.

— Euh... oh merde, murmure-t-elle en réalisant sa gaffe.


Seigneur, Lauren ! Ne me dis pas qu’il a aussi perdu sa copine dans l’accident qui a tué ses parents ?


Ma lèvre inférieure frémit et ma respiration suffoque dans ma gorge. Elle confirme alors mon insinuation en hochant doucement la tête, l’air grave.

Oh misère...


— Lorsqu’il était au lycée, il faisait partie de l’équipe de hockey, développe-t-elle, et c’est en se rendant à l’un de ses matchs qu’ils ont eu cet accident. La chaussée était verglacée, mal déblayée par les services municipaux, la voiture a alors fait une sortie de route et elle est tombée dans un ravin. Ses parents sont morts sur le coup mais Elizabeth, elle, était encore en vie lorsque les secours sont arrivés sur place. Malheureusement, elle n’a pas tenu le coup et elle est morte dans l’ambulance...


— Oh mon Dieu !

Horrifiée par son récit, je pose mes doigts sur ma bouche en sentant une vive affliction s’infuser doucement dans mon corps. Ma tête se met ensuite à tourner et je ne sais plus vraiment si c'est dû à l'alcool ou à la peine que je ressens pour lui.

Gênée, Lauren pose son verre vide sur une table et ajoute en se mordillant nerveusement la lèvre :

— Je n’aurais pas dû te raconter tout ça, je pensais que tu savais... Ne lui en parle pas, d’accord ? Garde ça pour toi. S’il a envie d’aborder le sujet avec toi, il le fera.

Si seulement... Malheureusement, ce n’est pas près d’arriver. J’aurais déjà de la chance s’il m’adresse de nouveau la parole un jour alors me confier ses secrets ? La blague. Pourtant, en cet instant, je donnerais tout pour pouvoir le prendre dans mes bras et le serrer contre moi. Un élan d’amour pur et sans concession me prend aux tripes lorsque je pense à tout ce qu’il a dû endurer suite à ce drame épouvantable. Je n’ose imaginer la douleur et le chagrin qu’il a pu ressentir à l'époque, qu’il ressent peut-être encore aujourd’hui. Comment se relève-t-on d’un truc pareil ? Comment trouver la force de continuer ? Il était si jeune... Des tas d’interrogations fleurissent dans mon esprit. A-t-il élevé sa sœur ? Ont-ils vécu chez leur tante ? Quand a-t-il quitté le Canada ? Est-ce pour cette raison qu’il pense que sa vie est un bordel ? A-t-il cessé de croire aux relations amoureuses après la mort de son amour de jeunesse ?


— Jack arrive, me glisse mon amie avant que ce dernier n’apparaisse à ma gauche.

— Vous ne dansez plus ? nous demande-t-il en passant son bras autour de la taille de Lauren.

— On avait soif, rétorque-t-elle en lui souriant. Mais maintenant que tu es là, je vais en profiter pour aller aux toilettes.


Elle dépose un bref baiser au coin de ses lèvres et alors qu’elle se faufile à travers la foule, il la suit du regard.

— Seigneur, tu es un vrai canard !

— Ta gueule, me tance-t-il avec morgue et j’éclate de rire.

— Allez ramène ta fraise, joli cœur, j’ai envie de boire autre chose que de l’eau.


Je me dirige vers le coin boisson et il m’emboîte le pas. Une fois devant le bar en libre-service, j’attrape un verre et une bouteille de gin.


— Tu bois quoi ?

Au lieu de me répondre, il m’arrache la bouteille des mains

.

— Hé ! protesté-je. Qu’est-ce qu’il te prend ?

— Je suis peut-être un canard, or, s’il y a bien une chose que je ne suis pas, c’est un goujat. Il est hors de question que je te laisse me servir à boire, même si tu es ma sœur. C’est à moi de m’en charger. Qu’est-ce que tu veux ? Un gin-tonic ?


Je souris face à sa galanterie d’un autre temps et hoche la tête.


— Très chevaleresque de ta part, Maman serait fière de toi, me moqué-je, gentiment.

— En l’occurrence, c’est Papa qui m’a appris à toujours servir les dames en premier et je suis peut-être aussi un vieux con, seulement pour moi, la galanterie est aussi importante aujourd’hui qu’elle ne l’était y a cent ans.

— C’est comme ça que tu as eu Lauren ? En lui tirant sa chaise et en lui tenant la porte ?

— Non, je l’ai eu grâce à ma grosse bite mais tu n’avais peut-être pas envie de le savoir...


— Ta grosse bite ? répété-je, faussement étonnée. Ce n’est pas du tout ce qu’elle m’a raconté !


Contre toute attente, ma pique le fait éclater de rire alors qu’il s’applique à préparer ma boisson.

— Tiens, sale morveuse et étouffe-toi avec, finit-il par me dire en me tendant mon gin-to.


Je l’attrape et alors que je le porte à mes lèvres, une fille débarque subitement entre nous. Vêtue d'une minuscule robe en élasthanne bleu turquoise, elle se colle contre Jack et lui dit :

— Salut toi, moi, c’est Jenny, et tu es ?

— Marié.

Sa réponse s’accompagne d’un regard absolument glacial qui la fait spontanément reculer. Ne voulant pas perdre tout à fait la face, elle s’arme d’un joli sourire et rétorque :

— Dommage...


Avant de décamper aussi vite qu’elle est apparue. Nous reprenons alors notre conversation comme si de rien était. Ce genre de scène m’est arrivé tellement de fois avec lui que je ne m’en formalise même plus.


Blasant.

— D’ailleurs, ça me fait penser, maintenant que le deuxième est en route, quand comptes-tu l’épouser ?

— Jamais.

— Jamais ?! m'écrie-je, abasourdie par sa réponse péremptoire. Pourquoi ? Tu n’en as pas envie ?


Il se sert un peu de Macallan sur deux glaçons avant de répondre :

— Si, mais elle non.

— Je croyais que tu étais du genre à ne pas te satisfaire de ce genre de réponse.


Il rebouche la bouteille et se tourne vers moi pour faire tinter son verre contre le mien.

— C’est vrai, mais je sens que ça l'effraie. Tu sais, Lauren est un peu superstitieuse, elle a peur que les choses changent entre nous une fois mariés et je ne veux pas la brusquer. J’adorerais l’épouser, la déclarer mienne au nom de la loi, qu’elle porte mon nom et celui de nos enfants, mais je sens que ce n’est pas son truc alors je n’insiste pas. Après tout, nous sommes heureux tels que nous sommes, pourquoi changer ?

— Bon sang, je confirme ce que j’ai dit... un vrai canard !


Il pousse un petit grognement gêné et je me marre. De retour des toilettes, l'objet de notre conversation nous rejoint en dansant au rythme de la musique et quand l’un de ses morceaux favoris démarre, elle tire mon frère par le bras.

— Allez viens danser, hotshot, j’adore cette chanson !


Ce dernier se laisse entraîner, m’abandonnant à mon triste sort. Je les regarde un moment se déhancher comme des ados avant de sentir une présence sur ma droite. Je tourne alors la tête et découvre un homme vêtu d'un short de bain noir ainsi que d’un tee-shirt blanc sur lequel est imprimé : “Eat Pussy, it’s organic.[1]. Je hausse alors les sourcils, franchement amusée. Cette soirée va de surprise en surprise !


Sans faire attention à moi, le type attrape une bière dans un saut à glaçons puis la décapsule et lorsqu’il a terminé, il pivote en portant directement la bouteille à ses lèvres. En tournoyant sur lui-même, il réalise alors que je suis en train de l'observer et avant que je ne puisse détourner le regard, il me demande d'une voix délicieusement grave :

— Quoi ?


À présent face à moi, j’ai tout le loisir de pouvoir le détailler. Grand, blond, baraqué, il est bien plus attirant que ne pouvait le laisser entendre sa tenue au premier abord. Son visage viril aux traits taillés à la serpe m’évoque aussitôt l’aridité verglacée de paysages polaires. À première vue, je dirais qu’il vient d’un pays de l’Est, mais vu son absence totale d’accent, je n’en suis pas si sûre.

— Rien, marmonné-je en haussant les épaules.


Ses yeux très bleus m’examinent attentivement de la tête aux pieds comme un scientifique pourrait le faire à travers son microscope. Ma peau se couvre alors de chair de poule et je me force à déglutir pour chasser le chat qui m’obstrue soudain la gorge.

— Menteuse. Vous n’aimez pas mon tee-shirt, c’est ça ?


Sa voix, bordel... un délice sensuel pour mes oreilles.

Reprenant un peu de mon self-control, je me permets alors de le regarder dans les yeux avant d’admettre :

— Oh, au contraire, je le trouve très spirituel !


Mon sarcasme le fait sourire et en découvrant les deux fossettes sur ses joues légèrement barbues, mon cœur rate un léger battement.

Olala... il est vraiment beaucoup trop séduisant.


— Liev Anderson, se présente-t-il en me tendant sa large main à l’aspect légèrement râpeux.


Son nom me dit vaguement quelque chose. Serait-ce un acteur ? Un producteur ? Je l’ai déjà entendu quelque part.

— Aileen O’Shea, lui indiqué-je en lui rendant sa poignée de main.

— C’est marrant mais maintenant que vous me le dîtes, j'ai la sensation de vous avoir déjà vue... nue.

Sa réplique ringarde au possible me prend de court et au lieu de l’envoyer paître, je me surprends à m’esclaffer.


— Non, croyez-moi, vous vous en souviendriez si c’était le cas.


Ma répartie lui soutire un charmant petit rire.

— Sublime et pleine d’humour, vous avez tout pour me plaire.


Je lui adresse un clin d’œil avant de lui demander :

— Que faites-vous dans la vie, Liev ?


— Et dire que cette conversation avait si bien commencé...

— Pourquoi ? dis-je en glissant l’une de mes mèches de cheveux derrière mon oreille. Vous êtes un repris de justice ?


— Si seulement, ça serait nettement plus amusant ! se moque-t-il de lui-même. Non, je suis le fondateur de Sound Still, un logiciel de post-production musicale qui m’a rendu très riche. En résumé, je ne suis qu’un ingénieur ennuyeux.

Oh, voilà pourquoi j’ai déjà entendu son nom ! Je me souviens qu’un des amis d’Olympe m’en avait parlé lors d’une soirée.


— Vous auriez préféré vous enrichir en braquant des banques ?


Au lieu de directement répondre à ma question, il me dit :

— Un soir, alors que je voyageais à travers les États-Unis, j’ai rencontré un homme dans un bar d’hôtel dont la philosophie de vie était : “Trinquer comme une star de cinéma, faire la fête comme une star du rock et baiser comme une star de porno.”. J’ai trouvé ça très inspirant.


Et comme à chaque fois qu’il ouvre la bouche depuis que nous avons entamé cette conversation, je ne peux m’empêcher de glousser.

— Et alors ?

— Et alors pour le moment, je me contente de baiser comme une star de porno.

Mon rire redouble d’intensité. Ce type ne se prend absolument pas au sérieux et ça me plaît. Habituellement dans ce genre de soirée, la plupart des gens sont imbuvables, autocentrés et inintéressants au possible. Ce n’est pas son cas et je dois avouer que c’est tout à fait rafraîchissant.


— Seigneur, vous êtes encore plus belle lorsque vous riez, souffle-t-il dans un murmure sans me quitter des yeux.


Gênée par cette soudaine marque d'intérêt, j’embraye en jouant la carte de la désinvolture.

— Je crois surtout que je suis un peu pompette.

— Ça m’arrange, je dois dire, plus vous êtes soûle et plus je deviens drôle.


C’est donc l’une de vos techniques de drague ?

Je ne sais pas... ça marche ?


Je lui souris.

Un peu.

— Alors, oui, c’en est définitivement une. Dites-moi, ça vous dirait de se trouver un endroit plus au calme pour discuter ?

Ma première réaction est d’abord de refuser. Ma vie est déjà trop compliquée pour rajouter en plus un troisième homme à l’équation. Néanmoins, je dois bien admettre qu’il est charmant, attirant, plein d’humour et qu’apprendre à le connaître davantage pourrait s’avérer concluant.


Or, alors que je fais mine un instant de réfléchir à sa proposition, j'aperçois Will et Saskia traverser le salon, main dans la main, pour se diriger vers l’étage. D’emblée, ma raison s’embue alors que ma colère se ravive dans ma poitrine, à tel point que je ne suis plus en mesure de cogiter correctement. Il ne va quand même pas la sauter dans une chambre... si ? À cette idée, mon cœur se décroche dans ma poitrine dans un bruit mat. Je vois rouge et ma jalousie est sans pareille. C’en est trop, qu’il aille au diable, lui et sa poupée néerlandaise !

Alors, sans y réfléchir à deux fois, je réponds à Liev :

— Avec grand plaisir !

[1]. ”Mangez de la chatte, c’est bio.” en français.

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