Risky Love - Chapitre 1


Poppy


Bip-bip-bip-bip. Bip-bip-bip-bip. Bip-bip-bip-bip…


J’entrouvre un œil pour regarder l’heure sur mon téléphone : sept heures quinze du matin. J’appuie maladroitement sur la touche « rappel » du réveil pour la seconde fois alors qu’un long bâillement me secoue la poitrine. Les yeux mi-clos, encore brouillés par le sommeil, je me retourne lourdement sur le dos et tente, entre deux clignements, de fixer avec bravoure les moulures du plafond pour rester éveillée.


Autour de moi tout est parfaitement silencieux et les premiers rayons du soleil hivernal filtrent à travers les lourds rideaux en velours bleu layette de ma chambre à coucher. Mon regard s’attarde paresseument sur ces derniers. J’adore ces rideaux. Ce sont des Pierre Frey et ils sont absolument sublimes.


C’est en me baladant dans les petites rues de mon quartier du 6ème arrondissement de Paris que j’ai découvert leur boutique. Ils sont parfaits pour la jolie chambre de mon petit mais très coquet appartement parisien de la place Furstemberg. Enfin petit… il fait tout de même soixante-dix mètres carrés « loi Carrez » comme disent les français. Ne me demandez pas ce que cela signifie, je n’y ai jamais vraiment rien compris. Tout ce que je sais, c’est qu’en arrivant sur cette charmante petite place en plein cœur de Paname, je suis tombée immédiatement sous le charme. Je crois que même si l’agent immobilier m’avait proposé une tente à planter sur cette dernière, j’aurais accepté son offre.


Alors que la plupart de mes collègues vivent « fièrement » rive droite – allez savoir pourquoi ! – j’affectionne particulièrement, pour ma part, ce bon vieux quartier de Saint-Germain des Prés et tous ceux qui le borde. Avant de venir m’installer en France pour des raisons professionnelles, il y a presque deux ans de cela, je connaissais déjà bien la ville. Je n’ai donc pas eu de mal à m’y adapter même si, avouons-le, la bonne humeur et la décontraction de mes compatriotes n’auront jamais d’égal que la mauvaise humeur et grossièreté de certains parisiens.


Après être sortie diplômée du London College of Fashion [1], je me suis naturellement tournée vers la capitale de la mode. Quoi de mieux que Paris pour faire ses armes ? Je n’y connaissais pas grand monde mais l’inconnu ne m’a jamais fait particulièrement peur. J’ai donc aussitôt sauté le pas et par chance – merci Papa et sa renommée internationale – j’ai rapidement décroché un premier stage chez Balanciaga puis un autre chez Balmain avant d’être enfin embauchée à long terme chez Organza. Une petite maison de mode en pleine expansion, menée par le très brillant et tyrannique directeur artistique, Alexandre de Prémonville.


J’y suis entrée comme son bras droit et mon principal rôle consiste à donner vie à ses exquis croquis avec l’aide des différents ateliers de la maison. Très honnêtement, j’adore ce que je fais. C’est épuisant, relativement stressant mais j’apprends énormément aux côtés d’Alexandre qui, en ce qui le concerne, ne me ménage strictement jamais. Il a beau n’avoir que dix ans de plus que moi et travailler à mes côtés depuis plus d’un an, mon mentor continue de me vouvoyer et de me donner du « Mademoiselle O’Shea » – prononcé maladroitement « O’Chi » avec son adorable accent frenchy – comme la toute première fois. C’est un véritable connard autoritaire dont le génie et la créativité me fascinent plus que de raison. Il fait partie de ces personnalités dont le charisme et l’influence vous attirent comme un aimant et vous laissent toute chose à chaque fois qu’il vous accorde l’un de ses rares mais magnifiques sourires. Oui, parce que Monsieur Alexandre Melchior Honoré de Prémonville, troisième du nom, est un vrai canon, en plus d’être hétérosexuel – une vraie rareté dans le monde du prêt-à-porter et de la haute couture !


C’est bien ma veine...


Le jour de mon entretien d’embauche, j’avoue avoir eu du mal à me concentrer sur autre chose que sur ses cheveux blond cendré parfaitement coiffés, sa bouche sensuelle et son sublime petit cul musclé. Je me demande même encore comment j’ai réussi à décrocher le job...


Ah si, je sais : en lui faisant exactement le même effet !


Travailler dans la mode a tout de suite été une évidence. Je ne me voyais pas évoluer dans autre chose que ce milieu très particulier, intimidant, parfois anxiogène mais passionnant. Contrairement à certains, y pénétrer ne m’a jamais effarouchée, je me suis donc vite sentie légitime. En effet, j’ai la chance de faire partie de ces filles qui n’ont pas particulièrement de problème à s’imposer parmi les autres. Mon caractère affirmé, ma détermination sans faille et mon enthousiasme communicatif m’ont jusqu’alors permis d’obtenir ce que je voulais, bien qu’il faille admettre que l’on m’a toujours plus ou moins facilité les choses. J’en suis d’ailleurs tout à fait consciente (et surtout reconnaissante !), contrairement à ce que peuvent parfois penser certaines mauvaises langues.


En effet, comme ma mère avant moi, je suis née avec une petite cuillère en argent dans la bouche. Je ne m’en vante pas particulièrement mais j’admets volontiers si l’on me questionne, qu’effectivement, je fais partie de ces heureux enfants qui ont eu la chance d’avoir une enfance et une adolescence idéales. J’ai grandi dans un environnement équilibré où l’écoute, le dialogue et le respect des aînés comme des plus jeunes règnent en maîtres. Mes parents s’aiment d’amour fou, même après trente ans de mariage et deux enfants. Ils représentent, pour mon frère ainé comme pour moi, un exemple à suivre. Petite, j’ai longtemps rêvé d’avoir ce qu’ils avaient, de vivre un jour un amour transcendant comme le leur.


Douce et amère illusion… mais passons.


Par ailleurs, en plus de tout le reste, ils n’ont absolument aucun problème d’argent et par prolongation, moi non plus. Il est aussi vrai que, dans l’ensemble, j’ai toujours pu faire ce que je voulais quand je le voulais, sans trop de restrictions. Mes parents m’ont très tôt accordé leur confiance et j’ai su alimenter cette dernière avec égard et intelligence. Ils m'épaulent pour tout – dans la mesure du raisonnable, évidemment. Et bien sûr, tout ça, enrobé d’une bonne grosse couche d’amour et de soutien inconditionnels.


Je suis ce que l’on appelle une « privilégiée » et je ne déteste pas l’être, on ne va pas se mentir. Le contraire serait une insulte à l’intelligence collective. L’argent ne fait pas le bonheur, certes, mais il y contribue et j’ai toujours essayé d’en tirer le meilleur parti. Je ne renierai jamais ce que je suis, ni d’où je viens, pour satisfaire le complexe d’infériorité de ceux qui peuvent parfois m’entourer. Mes trop nombreux complexes, doutes, peurs, névroses ou frustrations, je les garde pour l’intimité de mes soirées « déprime » et fais du reste une force pour tracer ma route.


Comme dirait Marc Jacobs : « … s’habiller est une forme d’expression de soi. Il y a des indices de ce que vous êtes dans ce que vous portez. », et c’est absolument vrai. La mode est une manière pour moi de m’exprimer, de m’épanouir. J’aime dessiner, créer, assembler des tissus, coordonner des couleurs, sublimer une silhouette et ce depuis mon plus jeune âge. Mes Barbie s’en souviennent encore, les pauvres chéries !


J’ai un peu honte de l’admettre mais… certaines étoffes peuvent parfois me mettre en transe ! Rien n’est plus jouissif que la sensation d’une soie du Mékong coulant sur une peau nue, d’une dentelle de Calais éraflant délicatement un téton, d’un fin cachemire plissant sous le bout de ses doigts… bref, je m’égare mais vous avez compris l’idée – enfin, j’espère.


Cette passion, je la tiens de ma mère, Savannah.


Maman, élégante et apprêtée en toutes circonstances – même le dimanche ! – m’a transmis son goût des belles choses, des beaux vêtements et surtout… des chaussures. Mon Dieu, je suis li-tté-ra-le-ment folle de chaussures ! À un point quasi pathologique qui ne manque pas d’alimenter les moqueries de ma meilleure amie Lauren. Je dois en avoir, au bas mot, 450 paires et je n’ai que la trentaine… On est bien sûr loin des dix mille de Céline Dion, mais j'estime que je ne me défends pas trop mal – même si mon dressing bourré à craquer n’est pas franchement de cet avis.

Épuisée par ma courte nuit et l’esprit encore enfumé par les trop nombreux shots de vodka caramel de la veille, je finis par tourner la tête de l’autre côté du lit pour y découvrir avec surprise – mais délectation – les contours d’un magnifique dos sculpté.


Bon sang, mais combien de shots ai-je ingurgité au juste ?


Après le défilé printemps-été, nous sommes tous allés fêter ça dans un petit troquet à côté du bureau et j'admets qu’à partir d’un certain moment de la soirée, tout est devenu plus ou moins flou. Je frotte doucement mes paupières avant de poser ma main sur la peau claire de l’Adonis qui partage mon lit. J’y exerce une légère pression puis la déplace jusqu’en bas de ses reins. En réaction, j’entends un léger grognement de satisfaction et avant même qu’il puisse se retourner, je me colle contre lui et glisse ma paume jusqu’à sa queue, déjà fièrement en érection. Délicatement, je la fais coulisser avant de laisser filer mes doigts sur l’arrondi de son gland, le pressant par petits à coups qui le font soupirer.


— Poppy… continuez, murmure-t-il d’une voix encore ensommeillée.


Ah oui, j’avais presque oublié de mentionner qu’avec Alexandre, l’emploi du « vous » s’applique même au lit… enfin quand il n’est pas trop occupé à gronder sa jouissance en jurant, oubliant ainsi tous ses principes désuets et son sacro-saint voussoiement.


D’humeur taquine, je prends mon temps, le titille sans trop le faire, juste pour le plaisir de le rendre légèrement fou. J’aime quand il perd les pédales et qu’il devient un peu trop cochon pour être honnête. J’aime voir son côté dépravé prendre le pas sur l’aristocrate un peu austère qu’il est habituellement.


Ça m’excite comme une folle.


Après quelques attouchements supplémentaires, il finit par craquer. D’un geste vif, il stoppe ma main en l’attrapant dans la sienne puis me fait basculer sous lui dans un mouvement fluide et précis. D’un coup d’œil, j’admire les contours de son sexe joliment galbé et la finesse de ses abdominaux dessinés. Il ne fait pas parti de ces hommes parfaitement tankés mais il ne se défend pas trop mal pour un quarantenaire. Son visage équilibré, son nez aquilin ainsi que ses jolis yeux cyan lui confèrent un charme classique mais racé.

Sans attendre, son corps élancé se cale entre mes cuisses écartées, tout contre mon intimité déjà prête et d’un coup de bassin précis, il se fraie un passage entre mes lèvres humides et s’enfonce doucement en moi. Mon petit gémissement déchire le silence ambiant et je ferme aussitôt les yeux en sentant de légers crépitements naître dans mon ventre. Avec lui, le plaisir est toujours là – ni plus, ni moins.


Tout en balançant tranquillement ses hanches, sa bouche vient effleurer la pointe de l’un de mes seins et dans un murmure à l’accent anglais presque maîtrisé, il m’avoue :


— Merde, Poppy, quand je suis avec vous, je ne pense qu’à vous baiser.


Ses doigts viennent chercher les miens, les amènent au-dessus de ma tête en accélérant ses coups de reins. Chacune de ses poussées me ravit. C’est profond, sensuel, pas extraordinaire mais suffisamment bon pour me mener jusqu’à l’orgasme... enfin quand mon corps capricieux en a décidé ainsi, ce qui n’est pas toujours le cas.

Pour être tout à fait franche, je n’avais pas vraiment prévu de coucher avec mon patron. Ce n’est habituellement pas du tout mon genre mais vous savez comment ça se passe… je me sentais seule et lui a oublié qu’il était marié.


Oui, parce qu’Alexandre de Prémonville est marié.

— Vos seins, votre étroite petite chatte… putain, je vais déjà jouir !


S’il vous plaît, ne me jugez pas.


Son mariage est une farce, une union de convenance et sa femme est aussi infidèle que lui. Tout le monde le sait sur la place parisienne, lui y compris. Je sais, ce n’est pas une excuse mais pour ma défense, il a su se montrer terriblement persuasif face à ma trop longue traversée du désert et rien ne résiste bien longtemps à un homme de sa trempe. La faute, d’après ses dires, à « mon visage d’ange et mon corps de pécheresse », auprès duquel il a eu envie de s’avilir dès les premières minutes.


Il faut dire que j’ai de qui tenir. Je suis, d’après ma famille (et sans vouloir me vanter), le portrait craché de ma mère au même âge et Dieu sait qu’elle a été belle dans sa jeunesse ! Même peau de rousse, mêmes courbes (un peu trop) prononcées et hormis la couleur de mes cheveux auburn qui vire sur le brun ainsi que celle de mes yeux bleu foncé, j’ai physiquement tout hérité d’elle. Au grand dam de mon père qui a bien eu du mal à tenir les garçons à distance lorsque j’ai commencé à prendre l’allure de sa précieuse et adorée épouse.


« Son Ève », voilà comment Alexandre me surnomme, même si je sais pertinemment que je suis loin d’être la seule de ses tentations, ni la seule de ses maîtresses. Et pour tout vous dire, cela me convient parfaitement. Amoureuse, je l’ai été longtemps du même homme et si cela devait m’arriver à nouveau, cela ne serait certainement pas d’un type marié et volage. Cette liaison n’est pour moi que provisoire, une passade, un moyen d’évacuer la pression entre deux collections. Alexandre est un plutôt bon amant et en dehors des heures de travail, il peut se montrer de bonne compagnie mais à l'exception de nos occasionnelles parties fines, il ne se passera jamais rien de plus.


— Oui… juste là…


Le bout de sa hampe vient finalement appuyer au bon endroit à l’entrée de mon sexe et l’instant d’après, je jouis paisiblement – sans pertes ni fracas, gémissant silencieusement entre ses bras avant qu’il ne se retire et ne vienne à son tour sur mon ventre. Après quelques énièmes grognements, il se laisse tomber à mes côtés, la respiration saccadée.

Au même moment, mon réveil se remet à sonner et cette fois, je ne peux plus y échapper.


— Il faut que j’y aille.


L’avant-bras en travers du visage, il rétorque :


— Je n’arrive pas à croire que je vous ai accordé cette semaine de vacances aux Bahamas, j’ai été vraiment con.


Je souris en attrapant une boîte de mouchoir sur ma table de nuit en rotin blanc pour essuyer les giclées de son sperme sur ma peau. Une fois terminé, je balance la couette sur le côté d’un geste preste et m’assieds, dos à lui.


— Non, vous avez simplement été raisonnable. Vous ne voudriez tout de même pas que je vous colle aux Prudhommes ?


Il lâche un petit rire avant de s’approcher par derrière et de déposer de légers baisers dans le creux de mon cou.


— Vous allez me manquer, c’est tout.


Je jette un coup d’œil par-dessus mon épaule et le surprend à respirer ma peau.

— Moi ou mon étroite petite chatte ?


Un rictus vient étirer ses belles lèvres.


— Les deux, mais vous surtout.

— Alexandre…, le tancé-je.


Je n'apprécie pas particulièrement lorsqu’il me balance ce genre de choses et dernièrement, cela devient de plus en plus récurent. Certes, j’aime coucher avec lui mais le manque n’a et n’aura jamais lieu d’être entre nous.


— J’adore quand vous m’appelez par mon prénom… ça me donne envie de vous le faire crier.


Sa langue vient enrober mon lobe d’oreille mais je m’écarte en marmonnant :

— Je dois vraiment y aller.


Je réussis à m’arracher d’entre ses griffes et sans lui laisser le temps de me retenir, je file dans ma petite salle de bains. C’est la pièce la plus petite de l’appartement mais je m’y sens à l’aise, bien que je ne puisse à peine y caser tous mes produits de beauté. Une fois l’eau à bonne température, je me glisse sous le jet et me délecte de ce moment en solitaire. Au fond de moi, j’espère qu’il aura déguerpi à mon retour. Normalement, c’est ce qu’il fait toujours mais avec lui, on ne sait jamais.


J’ai un vol pour Miami dans quatre heures et je n’ai toujours pas terminé ma valise, autrement dit, je n’ai nullement envie qu’il soit dans mes pattes. Évidemment, j’ai bien conscience qu’en lui résistant, il n’aura envie que d’une seule chose : s’accrocher davantage. Nous avons pourtant été tous les deux très clairs sur les limites de cette liaison lorsque nous l’avons commencé, mais aux jeux du sexe et de l’amour, les règles ont malheureusement tendance à changer en cours de route… je ne le sais que trop bien.

En songeant au voyage qui m’attend, une pointe d’excitation vient chatouiller mon estomac. Je crois que je n’ai jamais eu aussi hâte de partir en vacances. Une semaine de rêve avec ma famille au cœur d’un très select resort fondé par le célèbre magicien David Copperfield. Ce lieu paradisiaque, situé sur l’île de Musha Cay dans l’archipel des Bahamas est, dit-on, sans pareil ni égal. Il fait surtout partie des rares endroits sur la Terre à être parfaitement isolé du monde extérieur, tout en ayant le luxe et l’indispensable nécessaire sur place. C’est le repère et le havre de paix de tous les hommes d’affaires et célébrités en quête de discrétion. Là-bas, point de paparazzis ni autres nuisibles.

Et ceci grâce à mon adorable nièce et filleule, Caitlin.


À l’occasion de ses cinq ans, mon frère Jack et sa compagne Lauren, qui n’est autre que ma meilleure amie (vous l’aurez compris), ont lancé l’idée de tous se retrouver là-bas pour fêter son anniversaire et surtout pour profiter des uns et des autres. Éclatée entre New York, Londres et Paris, notre famille n’a pas toujours l’occasion de se voir régulièrement et nous en souffrons tous beaucoup. Avant que Lauren ne déménage à New York pour le boulot, ne tombe irrémédiablement amoureuse de mon frère et ne lui offre un enfant, nous avions l’habitude de nous voir pratiquement toutes les semaines. Nous vivions toutes les deux dans le même quartier londonien de Chelsea et il n’y avait pas un jour sans que nous ne communiquions. Aujourd’hui, malgré la très forte amitié sororale qui nous lie, nos vies sont relativement différentes et je sais que sa fille l’accapare beaucoup… ainsi que mon frère. Mais je m’arrêterai tout de suite sur ce point-là, histoire de ne pas me vomir dessus. Néanmoins, ils me manquent tous les trois et il me tarde de les retrouver pour les serrer dans mes bras !


Une fois propre, j’enjambe le bac de douche et passe mon peignoir éponge rose bonbon sur lequel mon surnom est brodé sur la poitrine. C’est le même depuis mes quatorze ans, il est vieux, râpé, rugueux mais je l’adore. Et surtout, ce n’est peut-être qu’une illusion, mais j’ai l’impression, même des années après, qu’il sent encore la maison de mes parents.


Ma madeleine de Proust est un peignoir de bain… c’est Marcel qui va se retourner dans sa tombe !


Je me plante devant le grand miroir au-dessus du trop petit lavabo en céramique blanche et m’observe un instant dans la glace, les cheveux sombres tombant par paquets humides sur mes épaules. Avec ma peau naturellement pâle, j’ai l’air épuisé et mon teint n’est pas franchement au mieux de sa forme. Il va falloir mettre la double ration d’anticernes avant de profiter des rayons du soleil tropical si je ne veux pas ressembler à un panda déprimé. Dans un geste désespéré, je pose mes deux index de chaque côté de mes yeux et tire légèrement sur ma peau parsemée d’éphélides avant de le remarquer…

Oh le monstre !


Mes yeux détaillent l’énorme et ignoble suçon violet positionné juste à la jonction de mon cou et de mon épaule. Foutu Prémonville de malheur ! Je suis certaine qu’il l’a fait exprès, histoire de me laisser un souvenir empoisonné, le bougre.

Ennuyée, je passe mes doigts dessus en espérant pouvoir le masquer à coup de fond de teint ultra couvrant. Oui, je ne veux pas que ma famille apprenne l’existence d’Alexandre. Seule Lauren est au courant et cela me va très bien comme ça. Les connaissant, ils en feraient tout un plat et je ne veux surtout pas donner une quelconque importance à ce qui se passe entre nous. C’est un plan cul, point barre.


Depuis le lycée, j’ai toujours présenté mes petits copains à mes parents, là n’est pas la question, mais depuis quelques années, l’indécrottable romantique que je suis, enchaîne davantage les aventures que les relations sérieuses et je sais que ma mère commence doucement mais sûrement à s’inquiéter pour moi. Elle qui m’a pratiquement toujours connue en couple ne comprend pas pourquoi je ne suis toujours pas mariée. De toutes mes cousines et amies, j’ai toujours été pressentie pour être celle qui se marierait et aurait des enfants en premier. Résultat des courses, Lauren – dernière sur la liste de départ – nous a toutes supplantées et aujourd’hui, je suis pratiquement la dernière à ne pas être encore casée. Seulement, plus je vieillis et plus j’ai du mal à me raconter des histoires. Je ne veux pas me marier pour me marier, ni avoir des enfants parce que je suis en âge d’en avoir. Épouser quelqu’un, satisfaire les standards de la société pour finalement divorcer deux ans plus tard ne fait définitivement pas partie de mes plans de vie. J’épouserai quelqu’un que j’aimerai à la folie, quelqu’un avec lequel la moindre de mes respirations sera une évidence et si cette personne n’arrive jamais, ainsi soit-il. Je prendrai un chien et j’en ferai mon mari à poils pour la vie.


J’attrape l’une de mes nombreuses trousses de toilette pour choisir un sérum hydratant et ma crème de jour La Mer. Après avoir dégagé ma longue frange, j’applique le tout sur mon visage et soudain, mon esprit ne peut s’empêcher de dériver vers lui… juste un instant, une brève seconde douloureuse avant qu’il ne s’autocensure et n’étouffe la bouffée de sentiments qui me submerge. Seulement, son image, aussi fugace soit-elle, suffit à me déstabiliser et sans le faire exprès, le pot de crème m’échappe des mains et se brise dans le lavabo.


Merde, merde et re-merde !


Je tente bêtement de ramasser certains morceaux de verre pour sauver quelques gouttes de ma précieuse crème à quatre cents euros mais – évidemment– je me coupe le bout du doigt.


— Stupide, stupide, stupide idiote ! grommelé-je tout haut en portant mon pouce à ma bouche.


Je me mets alors en quête d’un pansement tout en me morigénant intérieurement.

Je sais qu’il sera présent pendant les vacances, après tout c’est également le parrain de la petite. Je sais aussi qu’il va falloir être forte – comme je l’ai été ces dix dernières années. C’est un ami de la famille. Un ami dont j’ai longtemps été éperdument amoureuse mais un ami quand même.


Ouaip, je gère. Ça va bien se passer. Il n’y a aucune raison pour que les choses se déroulent autrement. Je serai l’éternelle petite sœur de son meilleur pote et lui sera toujours aussi sublime, ténébreux, magnétique et… fraternel. C’est comme ça, cela a toujours été le cas et cela ne changera jamais.


J.A.M.A.I.S.


Rentre-le-toi dans le crâne une bonne fois pour toutes, Aileen Dorothy O’Shea !


De frustration, je colle grossièrement le pansement sur mon doigt avant de sortir de la pièce. Fort heureusement, Alexandre a bel et bien mis les voiles. J’en profite alors pour changer mes draps et ranger ma chambre.


De belle taille, cette dernière, à l’instar de mon salon, donne sur la place et est extrêmement lumineuse. En son centre trône un très simple lit à baldaquin en fer forgé noir autour duquel pendent négligemment quatre pans d’un fluide tulle blanc qui me sert de moustiquaire les chaudes nuits d’été. Sur les murs, j’ai fait apposer un joli papier-peint bleu pâle aux motifs japonisant représentant des branches de cerisiers en fleurs et des oiseaux exotiques qui confère au tout une atmosphère apaisante et féminine.


Une fois ma « très grosse » valise bouclée – fashionista oblige ! – mes cheveux séchés et coiffés, j’enfile un pantalon cigarette noir ainsi qu’un gilet largement décolleté en maille beige d’une créatrice parisienne actuellement très en vogue. Je m’assoie quelques minutes sur la bergère recouverte d’une indienne bleue et blanche qui fait l’angle de ma chambre et en profite pour vernir mes ongles de pieds du même rose fluo que celui de mes mains. Je n’ai pas eu le temps d’aller chez l’esthéticienne cette semaine mais grâce au ciel, je sais parfaitement maîtriser mes manucures moi-même. Quant à l’épilation du maillot et autres zones stratégiques, je n’ai plus ce problème, ayant tout fait supprimer au laser, il y a de cela plusieurs années.


« Toujours prête ! », telle est ma devise et promis, juré, craché, je ne l’ai pas piquée aux Scouts. Toujours est-il que Gabrielle Chanel disait dans sa grande sagesse : « Ne sortez jamais de chez vous, même pour cinq minutes, sans que votre mise soit parfaite, bas tirés et tout. C’est peut-être le jour où vous allez rencontrer l’homme de votre vie. ». Autant vous dire que j’applique ce principe à la lettre, même si, on le sait, l’heureux élu n’a pas encore pointé le bout de son nez... s’il daigne le faire un jour !


Après une dizaine de minutes, lorsque tout est sec, j’enfile une paire de bottines à talons aiguilles à imprimé léopard de mon Christian préféré avant de faire rouler jusque dans le salon ma lourde valise Louis Vuitton. Je jette un bref coup d’œil à mon reflet dans le miroir vénitien accroché au-dessus de la console en ivoire de l’entrée et soupire en constatant que je n’ai pas eu le temps de me maquiller. Tant pis, je le ferais dans le taxi qui m’emmènera à l’aéroport Roissy Charles de Gaulle.


Au même moment, je reçois sur mon portable un message WhatsApp sur la conversation groupée « Family » qui réunit mes parents, mon frère ainsi que Lauren et qui nous permet de rester en régulièrement contact. J’ouvre alors l’application pour y découvrir une adorable photo de ma filleule assise sur le sable fin, face à la mer turquoise avec pour légende : « Je vous attends avec impatience ! ». Vêtue d’un petit chapeau de paille, d’un mini-slip de bain aux motifs liberty et d’une paire de lunettes de soleil rose en forme de cœur, elle sourit à l’objectif de toutes ses petites dents de lait.


Mon Dieu, je fonds, elle est à croquer !


Je réponds aussitôt par une succession d’emojis, range mon téléphone dans mon sac à main, enroule une écharpe autour de mon cou avant d’attraper mon manteau en cachemire et de sortir enfin de chez moi.


Bahamas, here I come! [2]


[1]. Établissement d’enseignement supérieur londonien, spécialisé dans la mode.

[2]. Bahamas, j’arrive !


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